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L’intranet, un média au service de la formation

Introduction

Par Jean-François Cerisier

Publié en ligne le 30 août 2006

Il n'est aujourd'hui guère d'entreprise ou de structure publique qui n'ait mis en place un ou des intranets dès lors qu'elle atteint une certaine ampleur. L'intranet semble constituer un prolongement naturel à la mise en réseau local des ordinateurs individuels et à leur raccordement à internet. Une observation au cas par cas montre combien cette étape nouvelle est le plus souvent porteuse d'objectifs ambitieux et mobilisatrice d'importants moyens. Dans certains cas, il s'agit «seulement» de rationaliser des procédures de travail déjà en place en les instrumentant. Dans d'autres, la conception et la mise en œuvre d'un intranet s'inscrivent dans des projets de transformation du management, des relations humaines et de l'organisation des tâches. L'interdépendance des entreprises ou des entités dispersées des grands groupes, interdépendances établies localement, nationalement ou internationalement, renforcent encore le besoin de développer des stratégies et des outils efficaces de collaboration. Les intranets participent de cette démarche. En ce sens, les intranets s'intègrent aux systèmes d'information des organisations que l'on peut définir, en empruntant à Jean-Claude Courbon1, comme « l'ensemble des moyens humains, technologiques, méthodologiques et organisationnels qui assurent la saisie, la mémorisation, le traitement et la communication de l'information dans une organisation ».

Dans bien des organisations, les départements de formation ont été impliqués dans le développement des intranets. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'ils en aient été à l'origine. Plusieurs facteurs expliquent cet investissement des services de formation parmi lesquels on peut retenir le rôle de ces départements au service de l'évolution des entreprises et l'intérêt intrinsèque que les intranets peuvent avoir pour l'organisation et la conduite d'actions de formation. Si les entreprises ont été les premières à s'engager dans l'élaboration et l'usage de tels dispositifs à des fins de formation, qu'il s'agisse de formation formelle institutionnalisée ou non, on constate aujourd'hui un intérêt très marqué pour ces dispositifs par toutes les organisations dont la formation constitue l'essence même de leur activité. Écoles, collèges et universités s'engagent, certes avec des rythmes et des ambitions différentes, dans la mise en œuvre d'intranets de formation. Il y a déjà plusieurs années que certains établissements pionniers se sont équipés d'intranets. Ici, il s'agit de mettre en place un environnement d'accompagnement et de soutien scolaire disciplinaire. Là, l'intranet est avant tout un portail d'accès à des ressources documentaires mêlant les ressources internes et l'accès balisé aux ressources d'Internet. Ailleurs, l'intranet se propose avant tout de faciliter la communication entre les différents membres de la communauté éducative. On peut enfin relever aujourd'hui que de grandes initiatives conduites au plan national, comme le bureau nomade étudiant par exemple dans l'enseignement supérieur, viennent compléter et relayer ces pratiques pionnières issues du terrain.

S'appuyant sur les standards et les normes techniques d'internet, les intranets présentent une relative homogénéité technologique. Pourtant, cette apparente cohérence masque une très grande diversité de fonctionnalités et d'usages. Tous ces dispositifs combinent tout ou partie d'une série de fonctions élémentaires que l'on peut classer en quelques catégories principales : le stockage et l'accès à l'information ; son traitement plus ou moins automatisé, notamment avec des processus de type workflow2 à la base de nombreux intranets; les fonctions de collaboration3 et les fonctions de régulation4 de l'activité collective. Ces éléments globalement identifiés, on mesure combien les intranets peuvent être différents. On peut même s'interroger sur la nature de leur dénominateur commun, exception faite de ces soubassements technologiques liés à l'internet.

C'est probablement plus avec le regard de la sociologie des organisations qu'il faudrait chercher cette identité des intranets. Tous les promoteurs et chefs de projets chargés de l'élaboration d'intranets insistent sur le concept de réseau. Au-delà des objectifs les plus pragmatiques qui consistent en l'instrumentation de tâches individuelles et collectives, c'est sans doute la construction d'une identité de groupe qui est recherchée. Certains évoquent la culture d'entreprise et désignent là les différences qui séparent l'agrégat d'individus et le groupe. Tout dans cette approche semble pourtant paradoxal. Le choix de recourir à des réseaux techniques pour aider à la création de réseaux humains n'est-il pas discrédité par la désincarnation des échanges et des relations que la technologie opère ? Jean-Louis Weissberg5, lors des deuxièmes rencontres Réseaux humains / Réseaux technologiques abordait cette question en observant la nature et la valeur du coefficient charnel caractéristique des interactions médiatisées, en fonction des artefacts utilisés. Geneviève Jacquinot-Delaunay6 s'interrogeait, quant à elle, sur le sentiment de présence, en faisant observer les différentes dimensions de la présence. Ainsi, la présence ne s'opposerait-elle pas à la distance mais bien à l'absence.

L'opposition entre le local et le global n'est pas moins paradoxale. Recourir à des technologies qui facilitent une redistribution de la topographie des échanges et leur extension aisée à grande échelle est-il compatible avec la création de mouvements identitaires? L'intranet est-il un média identitaire et à quelles conditions? Dans un article intitulé « Médias et diasporas », Daniel Dayan7 se demande quelle est la nature du processus qui peut transformer des auditoires en communautés ou des communautés en auditoire. Manifestement, tout se joue dans le rapport entre la dimension humaine et la dimension technologique des réseaux. L'une des questions souvent exprimées à l'égard des intranets traduit cette dialectique. Il s'agit de la définition même du concept d'intranet. Parmi les différentes propositions possibles, on peut en retenir deux qui peuvent être opposées. La première montre bien l'existence d'un point de vue centré sur la technologie. C'est celle qui limite l'intranet à un ensemble d'utilisateurs connectés au sein d'un même réseau physique qui partagent des applications et données strictement fondées sur les normes et standards d'internet. Il en est une autre, que nous avons choisie pour ces rencontres et qui s'affranchit partiellement de ces spécifications techniques pour ne retenir des intranets que le concept d'un réseau logique d'utilisateurs, c'est-à-dire la connexion de ces personnes, plus que de leurs machines, ainsi que l'existence d'un certain nombre de services rendus à cette collectivité, services mettant en œuvre les fonctions décrites, selon une configuration particulière à l'intranet considéré.

Dans tous les cas, c'est-à-dire quels que soient le périmètre du réseau et les services assurés, l'intranet est avant tout un média, même si ce qualificatif peut être discuté. Patrice Flichy8 estime par exemple que faute de pouvoir s'unifier autour d'un modèle économique9 ni d'un format communicationnel10, internet «n'est pas un média mais un système qui tend à devenir aussi complexe que la société dont il prétend qu'il est la copie». Plutôt qu'une remise en cause de la nature d'internet et des intranets, cette observation de Patrice Flichy montre la complexité croissante des médias. Les médias dits traditionnels devraient-ils d'ailleurs encore être qualifiés de médias si on leur appliquait ce critère d'homogénéité. La radio par exemple répond à des logiques économiques qui vont de la radio associative aux grands réseaux internationaux commerciaux et exploite des technologies allant de l'émetteur et des studios rudimentaires à l'usage de satellites et de moyens lourds. En ce sens, on pourrait dire aujourd'hui de la radio qu'elle n'est plus un média. Ce débat montre combien le terme même de média reste polysémique, englobe des points de vue très différents. Daniel Peraya11 rend compte de ce problème en rapportant les difficultés rencontrées par des étudiants en technologie éducative, des pédagogues et des praticiens pour élaborer une définition du terme média qui se détache de la description technique et fonctionnelle des dispositifs techniques. Il observe que « ces définitions ne dépassent pas le niveau de l'empirisme [...] Et lorsqu'elles se font plus précises, voire plus théoriques, elles apparaissent tout à la fois partielles et particulières au point de ne pouvoir rendre compte de l'ensemble des dispositifs médiatiques existants ». Considérant l'intranet comme un média, on aurait tort de ne le percevoir qu'au travers de ses implications opératoires, en oubliant ses autres facettes et, notamment, sa dimension symbolique.

Travailler et apprendre dans un environnement intranet n'est pas neutre. Certaines organisations le mesurent aujourd'hui qui dressent des premiers bilans contrastés de l'impact de leurs intranets. Ce sont souvent les objectifs purement fonctionnels et opératoires qui sont les mieux remplis. L'efficacité de certaines tâches est accrue grâce à la rationalisation permise par l'intranet. En revanche, le développement d'un intranet est loin de garantir systématiquement les modifications attendues en termes relationnels. Certains fantasmes sont battus en brèche. L'idéal de l'intranet conçu comme le support d'une large communication horizontale se heurte à l'organisation relationnelle réelle des organisations et aux représentations que s'en forment les individus. Ainsi, l'intranet seul ne permettra-t-il pas de se départir d'une vision hiérarchique des comportements profondément ancrée, même si son usage contribue à modifier les relations interindividuelles. Des observations de même nature peuvent être formulées au sujet de l'asymétrie des relations entre élèves et enseignants. On mesure combien l'intranet peut être mis au service d'un projet organisationnel mais qu'il convient de ne pas confondre ce projet avec l'intranet lui-même.

Plusieurs communications réunies dans cet ouvrage traitent cette question de façon croisée. On y retrouvera, mises en perspectives, des études de cas et des points de vue très différents qui relèvent d'entreprises ou d'établissements de formation. Les rencontres dont cet ouvrage réunit la plupart des interventions, n'auront pas épuisé le sujet mais elles ont été riches de confrontations et d'échanges de points de vue. Elles ont permis à des participants très divers - étudiants, enseignants, personnels techniques et acteurs du monde économique et culturel - de nourrir une réflexion commune sur le déploiement des intranets de formation.

Deux axes de réflexion ont structuré la programmation des rencontres et constituent l'ancrage thématique des différentes interventions. Le premier concerne l'élaboration d'intranets pour organiser l'accès à des ressources diffuses et dispersées. Documents internes ou ressources internet, bases de données bibliographiques locales ou distantes, littérature grise ou documents officiels, toutes ces ressources disparates peuvent être exploitées au travers d'intranets qui leur donnent à la fois une place et une signification, en fonction d'un public identifié. Au-delà de ce cadre général, reste à déterminer la nature des ressources utiles, les formes de leur mise à disposition et celles de leur exploitation. Les exigences du dispositif en termes de compétences des usagers doivent être évaluées ainsi que la nécessité éventuelle d'apprentissages spécifiques. Le deuxième s'intéresse aux aspects communicationnels et envisage l'intranet comme un moyen pour renforcer la cohésion des communautés éducatives. L'intranet, c'est également un nouvel espace de travail et d'échange, virtuel, qui se superpose partiellement à l'environnement physique habituel. La communication médiatisée vient compléter et modifier l'expérience de l'interaction directe. Les relations entre les différents acteurs s'en trouvent affectées, entre enseignants et élèves, étudiants ou stagiaires bien sûr, mais aussi entre enseignants, entre élèves et, plus généralement entre tous les acteurs de la communauté éducative. Il est indispensable d'appréhender les modifications induites par le dispositif médiatique afin d'en mesurer l'impact sur les effets communautaires attendus.

Pour citer cet article :  Cerisier Jean-François (2002). "L’intranet, un média au service de la formation".  Actes des Troisèmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  19 mai 2001.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 11-15.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document880.php (consulté le 21/10/2017)

Notes

1 COURBON Jean-Claude, Système d'information : conception, modélisation, communication, Paris, InterÉditions, 1993.
COURBON Jean-Claude et TAJAN Sylère, Groupware et Intranet: Application avec Notes et Domino, Paris, InterÉditions, 1997
2 Le workflow désigne une organisation collective d'une activité fondée sur une logique de flux et d'ordonnancement des tâches que l'intranet permet de réguler.
3 On peut envisager ici tous les outils qui favorisent ou rendent possible l'activité collective comme la visioconférence ou les procédés d'écriture conjointe.
4 La régulation, essentielle dans la conduite d'activités collectives, s'appuie sur l'usage partagé d'agenda ou sur celui d'applications de gestion de tâches.
5 WEISSBERG Jean-Louis, « Entre présence et absence », in Réseaux humains j Réseaux techno­logiques. Présence à distance. CNDP/CRDP de Poitou-Charentes, Collection Documents, actes et rapports, 2001, pp. 31-39. Dans cette communication, Jean-Louis Weissberg montre comment l'évolution des technologies de communication est au service d'une incarnation grandissante. Du télégraphe à la visioconférence, le chemin parcouru est grand qui a permis le transport de l'écrit, puis du son et de l'image, et bien d'autres développements sont en cours pour renforcer encore la valeur de ce coefficient charnel.
6 JAQUINOT-DELAUNAY Geneviève, «Le sentiment de présence», in Réseaux humains / Réseaux technologiques. Présence à distance. CNDP/CRDP de Poitou-Charentes, Collection Documents, actes et rapports, 2001, pp. 183-191.
7 DAYAN Daniel. «Médias et diasporas», Les Cahiers de médiologie, Paris, n° 3, 1997, pp. 91-97.
8 FLICHY Patrice, «Technologies fin de siècle: l'internet et la radio», Réseaux, Paris, n° 100, 2000, pp. 249-269.
9 On observe des juxtapositions de modèles : l'internet d'État de la recherche universitaire ou de la stratégie militaire, l'internet commercial ou l'internet gratuit et solidaire.
10 Comparant l'évolution de la radio à celle d'internet, Patrice Flichy estime que dans le cas d'internet, les formats communicationnels s'ajoutent (mail, ftp, web, irc.) alors que la radio est unifiée autour d'un seul format dans une logique de substitution de la télégraphie sans fil à la radiodiffusion. Il pointe là, la fondamentale hétérogénéité d'internet.
11 PERAYA Daniel, «Formation à distance et communication médiatisée», Recherche en
communication,
n° 1, mars 1994, pp. 147-168.

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  • Jean-François Cerisier

    Maître de conférences, Université de Poitiers.

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