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Questions à Marc Guillaume

L'avenir des réseaux

Par Marc Guillaume

Animé par Pierre Fayard

Publié en ligne le 28 août 2006

Pierre Fayard :
Avec l'échelle du développement de la commutation actuelle et ses perspectives, est-ce que nous n'en arrivons pas à réinventer le modèle de la contagion, puisque avec la logique Internet qui est un fonctionnement acentré, finalement, la contagion n'est-elle pas encore en train de se développer, mais à la différence de la contagion biologique qui peut affecter le foie ou un organe particulier, à ce moment-là une contagion aurait lieu entre des éléments hybrides ?

Marc Guillaume :
Oui, c'est une question très profonde et très large que vous posez,. Ma réponse, je vais la faire très large aussi, c'est oui. Vous avez raison. C'est une sorte d'hyper-contagion, vous avez raison de dire que la contagion spatiale par proximité qui avait son efficacité, on le sait bien avec les nouvelles formes d'épidémie, mais par contiguïté, c'est peut-être une forme archaïque de la contagion commutative et la contagion commutative, on a finalement qu'un siècle pour l'étudier. A ma connaissance, il n'y pas eu beaucoup de contagion téléphonique, parce qu'on aurait pu l'avoir, mais peut-être que la contagion téléphonique est trop archaïque et la contagion de type Internet, il me semble qu'on en voit les prémices. J'ai été frappé de ce que certains événements n'ont pas de succès sur Internet, pas du tout, notamment certains événements qui ont plutôt une structure favorable à l'audiovisuel classique. Je me trompe peut-être, mais il me semble que les grands événements médiatiques, les social events restent sur le plan des massmédias classiques et qu'il y a des phénomènes policiers, des phénomènes de rumeurs, certains types de faits ou d'effets qui sont extrêmement virulents sur Internet. Alors, je n'ai plus d'exemples qui me viennent à l'esprit... Si, peut-être, sur l'affaire Clinton, il y a sûrement eu une virulence Internet, très brève, un peu explosive, comme une épidémie très violente, une hyperépidémie, vous avez raison.
Mais alors ce qui m'embarrasse de vous donner raison, c'est que du coup, est-ce que contagion et commutation sont si différents que ça ? Il faudrait trouver autre chose pour contagion. C'est séquentiel en fait la contagion, c'est séquentiel et contigu et la contagion peut très bien être commutative. Vous me faites découvrir que mon vocabulaire n'est pas encore au point.

Pierre Fayard :
Je suis désolé !

Marc Guillaume :
Non, tant mieux, merci.

Pierre Fayard :
Il y a peut-être aussi une autre dimension qui fait que c'est une contagion qui exclut des phénomènes de rumeurs sur Internet. Il y a l'enjeu de l'occupation de l'espace, de l'occupation des réseaux aussi, peut-être ?

Marc Guillaume :
Oui, oui, elle est un peu artificialisée. Il y a aussi une chose qui manque. Je vais prendre un exemple politique périlleux, mais tant pis. La contagion quand elle est par proximité, la mienne donc, celle que nous connaissons, elle passe par le corps et par les émotions et par conséquent elle est parfois très forte, d'abord parce qu'elle s'incorpore, c'est ce qui fait le caractère redoutable d'une épidémie, mais même au niveau de la rumeur, il y a une incorporation émotionnelle si je puis dire qui fait que ça n'a pas la froideur de ce qui se passe sur Internet. Alors l'exemple politique, c'est la question des meetings politiques. Le meeting, c'est un drôle de dispositif parce qu'au début c'est un dispositif irradiant : il y a un responsable politique qui s'adresse à la foule avec des figures de rhétorique un peu dépassées, on se dit mais comment dans un monde de médias et de commutation,  il y a encore des candidats à la présidence de la République qui font des meetings, pourquoi ils font ça ? Moi, f ai un élément de réponse. C'est que si vous arrivez à prendre une salle de 8 000 personnes, si c'est bienfait, ça crée un moment d'émotion. Ces 8 000 personnes, elles ont été émues, elles ont incorporé ce message, elles ne l'ont pas seulement retenu. En général d'ailleurs, il n'y a pas un grand contenu à retenir, mais elles ont retenu cette émotion et elles vont dire, peut-être à 10 personnes, peut-être même à 100 personnes : il était bon, untel. Alors 8000 personnes que multiplie 100, ça fait déjà 800000 et 800000 qui vont peut-être un peu en parler en disant : j'ai entendu dire que ... là, l'émotion est moins forte, mais ça peut faire 8 000 000 de personnes. À ce moment-là, la télévision est obligée d'en rendre compte en disant X est meilleur qu'Y et ça peut expliquer certains résultats d'élections présidentielles. Quand vous avez un dispositif d'irradiation tout à fait archaïque, le meeting, la fête, vous avez ensuite du bouche à oreille, tout ce qu'il y a de plus archaïque et finalement ça dépasse la télévision. Alors Internet par rapport à ça, c'est de la contagion effectivement virulente,  efficace mais peut-être froide. Parce que si je reçois un message d'Internet me disant que... bon, c'est un message parmi d'autres. Donc, c'est vrai qu'il va falloir suivre ces histoires d'épidémie qui posent des problèmes juridiques, des problèmes déontologiques, des problèmes de toute nature. Tous les problèmes de droits d'auteurs, de moteurs économiques sur les réseaux sont des questions évidemment fondamentales.

Christian Pinaud (CNET, Rennes) :
À propos de l'irradiation et de la commutation, certains réseaux aujourd'hui à caractères techniques utilisés dans le monde de la télévision ou des télécommunications mélangent allègrement la fonction d'irradiation et la fonction de commutation. Exemple, la diffusion de données, cryptées, adressées à un récepteur particulier qui seul, lui, connaît la clef de décodage. En première phase, on achemine par le système de commutation dont vous parliez tout à l'heure, d'émetteur en émetteur, jusqu'au dernier émetteur qui lui diffuse, crypté, à une adresse, à un seul terminal qui est le seul capable de décoder, parce qu'il a la clef, le message qui a été diffusé. Donc, on voit bien là un exemple dans la diffusion de données, de réseaux qui mélangent pour des raisons d'efficacité les deux concepts que vous avez utilisés. Alors, c'est là ma première question : comment réutilisez-vous ou comment démêlez-vous l'écheveau avec les concepts que vous avez utilisés ?
Une deuxième remarque. Est-ce que ce n'est pas l'ensemble de l'entreprise de télécommunication, au sens technologique de ce terme, qui a pour objectif d'en exclure l'être humain ? Si on regarde l'ensemble de la chaîne historique des télécommunications, on se rend bien compte qu'il s'agit à chaque étape d'exclure les individus du processus de rapprochement, comme vous l'avez expliqué dans l'ordinateur, jusqu'au point ultime de la décision qui revient effectivement à l'individu, mais auparavant il s'agit bien d'exclure l'individu de tout ce processus de rapprochement. Les exemples sont innombrables. En commutation, on a commencé par exclure les opératrices des centraux téléphoniques, vous l'avez brièvement mentionné, c'est un très bon exemple. Ensuite, on a inventé le répondeur téléphonique, certes modeste, mais c'était bien une façon de répondre sans qu'il y ait d'interlocuteur. On peut trouver de nombreux exemples et, aujourd'hui, l'exemple final, c'est le clone de votre être individu que vous profilez à travers un site Internet vous appartenant. Finalement, c'est quoi le site Internet Marc Guillaume ? C'est une image de vous-même que vous mettez sur le réseau, un peu comme un appât, ou un peu comme un miroir, un double de vous-même susceptible d'accrocher un message d'un autre clone et finalement vous regardez : oui, ça m'intéresse, ça ne m'intéresse pas et je reprends, comme vous disiez, la main. Est-ce que ce n'est pas l'ensemble de la logique technique des réseaux de télécommunications que d'exclure l'individu jusqu'à l'ultime phase d'entrée en contact ?

Marc Guillaume :
Merci pour ces deux remarques. Dans la première remarque, il y avait effectivement une question. Vous avez raison de souligner qu’il y a imbrication dans la transmission : on peut transmettre d'abord sur un mode d'irradiation et puis à la réception passer à la commutation. Alors, est-ce que les concepts se brouillent pour autant ? Non. On peut, même lorsque des processus portent deux composantes, conceptuellement au moins, les séparer. Dans le cadre de la télécommande, par exemple, vous recevez à partir du moment où vous êtes câblé - vous me direz câblé c'est pas un bon exemple. Si, parce que c'est quand même un modèle d'irradiation le câblage ; finalement vous recevez tous les programmes, mais quand vous vous servez de votre télécommande, là vous êtes l'homo commutans, vous êtes un homme irradié mais vous commutez en zappant. Je pense que techniquement les choses sont très imbriquées, mais que l'on peut, surtout du point de vue des usages, dire : là je suis en mode irradié et là je suis en mode commutatif Dans le cas de la télévision, d ailleurs j'ai souvent pensé que la télévision en mode passif où on commute pas beaucoup était au fond un état qui a correspondu aux années 60/70 dans notre pays, où il y avait un usage vraiment irradié dans tous les sens du terme de la télévision et que là on va vers un usage beaucoup plus commutatif, interactif et donc, en termes d'usages, je crois que le concept peut être utile.
Votre deuxième remarque va tout à fait dans le sens des évolutions et je crois pour la raison suivante, c’est que le processus commutatif, c’est un processus industriel qui fonctionne bien dans un monde modélisé. Et même quand il reste des individus, c’est la partie modélisable de l'individu qui intéresse ces processus. Je vais prendre l'exemple du commerce électronique et des dispositifs d'observation des consommateurs ou des internautes, qu'ils soient consommateurs ou qu'ils aient simplement l'occasion de se promener sur un site de commerce électronique. Je crois qu'il y a un logiciel qui s'appelle Firefly qui est une filiale de Microsoft, qui opère de la manière suivante : vous arrivez sur un site et on vous dit d'une façon très ambivalente : qu'est-ce que vous voulez faire connaître de vous ? et, en tout cas, ce que vous accepterez défaire connaître de vous, nous vous garantissons la confidentialité. On vous rassure. Puis après, on vous observe sans vous importuner : si vous achetez quelque chose, on le note, si vous cliquez sur quelque chose, même sans l'acheter, on le note. Donc, vous êtes complètement suivi, sans interrogatoire et simplement on remarque que si vous avez acheté par exemple un disque de Zazie, on va vous offrir du Mylène Farmer, si vous avez acheté un livre d'Attali, on va vous offrir Alain Mine, si vous avez acheté un livre de Gilles Deleuze on va vous offrir du Derrida, enfin ça je pense que les logiciels ne rentrent pas dans des détails aussi franco-français. Or, si on y réfléchit, c'est effectivement se débarrasser du consommateur humain que nous sommes quand justement on est un peu agressé par un libraire qui vous dit : non, ne lisez pas ça quand même, ça, on ne le fait pas. Ce que les réseaux aiment bien, c'est vous transformer en un consommateur modèle, modélisé et modèle comme on dit un enfant modèle, un consommateur modèle et c'est ce que j'ai appelé «l'art de paître les moutons consommateurs», c'est-à-dire de vous rendre encore plus moutons qu'on a peut-être tendance à l'être. Et c'est vrai que tous ces dispositifs industriels et techniques, s'ils pouvaient se débarrasser des hommes, cela marcherait mieux. C'est pour cela que votre exemple de l'avatar que représente votre site, si les sites pouvaient se répondre entre eux - ce serait bien d'ailleurs- mais à terme ce sont des objets qui se parlent entre eux et c'est l'homme, c'est l'humain qui constitue un grain de sable, d'où un enjeu énorme sur un plan politique et philosophique. C'est clair que la mauvaise humeur qui parfois imprègne certains ouvrages, l'ouvrage de Mark Dery, Vitesse virtuelle, la Cyberculture aujourd'hui, La Bombe Informatique de Paul Virilio, même s'il y a une dimension poétique et apocalyptique sans doute excessive, illustre ce que vous dites, enfin pointe cette difficulté-là. Un autre ouvrage qui a eu un certain succès, c'est l'ouvrage de Gilles Chatelet, Vivre et penser comme des porcs, dans lequel il se moque des turbobécassines et des cybergédéons. Son livre est un cri d'alarme contre ces risques d'élimination du facteur humain que vous avez pointés.

Pour citer cet article :  Guillaume Marc (2000). "Questions à Marc Guillaume".  Actes des Premières Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  26 juin 1999.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 29-32.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document854.php (consulté le 27/04/2017)

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