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Réflexions sur l’approche documentaire et les ENT

Quatrième partie - Les ENT, quelle valeur ajoutée ?

Par Alain Chaptal

Publié en ligne le 1 septembre 2006

Résumé : L’un des principaux intérêts des environnements numériques de travail est d’offrir des outils indispensables à la gestion de son propre espace documentaire. Pourtant, ce besoin n’est pas suffisamment pris en compte par les concepteurs des ENT. De plus, soumis à des pressions politiques, ces derniers se heurtent à des choix qui conduisent à des dérives. Malgré cela, les environnements numériques de travail sont des outils d’avenir notamment pour que les usagers nomades puissent, à tout moment, communiquer, partager et accéder à l’information dont ils ont besoin. Mais il faudra encore de nombreuses années pour que ce projet se concrétise.

Les environnements numériques de travail ou ENT1 définis par référence à un schéma directeur (le SDET) ont émergé dans un contexte général assez complexe pour ce qui concerne les technologies éducatives dans l’enseignement scolaire, seul aspect traité dans cet article dans lequel l’auteur n’hésitera pas à se faire l’avocat du diable pour stimuler la réflexion.

Ce contexte se caractérise, d’une part, par une montée en puissance des infrastructures (développements des parcs d’ordinateurs, déploiement des réseaux hauts débits, initiatives en matière de micros portables…) ; d’autre part, par un foisonnement de dispositifs liés aux contenus (ENS / CNS / KNE2) relevant d’une approche avant tout éditoriale et commerciale, avec un fort recyclage d’anciens produits, peu de création, pas de prise en compte ni d’analyse de la fonction documentation / ressource dans les modalités scolaires. Avec le SCHENE3, sorte de schéma directeur de la demande, et le schéma directeur des environnements de travail s’est ainsi constitué un ensemble qui encadre les fonctions d’enseignement et d’apprentissage.

Ces dispositifs définissent à la fois un cadre nouveau pour le développement des usages et un cadre de référence des initiatives publiques. Ils se caractérisent par des dimensions information et communication fortes, un contexte qui touche à tous les aspects scolaires, une rupture des unités temps / lieu, une nouvelle manière de vivre les communautés éducatives.

Dans ce contexte, il importe donc de se souvenir que les ENT ne sont pas des environnements d’apprentissage pas plus que des environnements d’enseignement. Ils visent en revanche à être des environnements “ à vivre l’école ?.4 Ce positionnement suscite immédiatement des questions qui dépassent le cadre de cet article : comment intégrer à cette approche, ou même lui articuler, les démarches ENS / CNS / KNE et SCHENE, qui visent quant à elles à organiser la mise à disposition et le marché des ressources numériques pour enseigner ou pour apprendre ?  A quels besoins avérés répond-elle ? Quelle modularité, quelle ouverture, quelle souplesse d’adaptation sont nécessaires ? Quelles possibilités pour articuler technique / usage ? Quelle place pour les fonctions éducatives ? pédagogiques ? didactiques ? Sans oublier les interrogations suscitées par la faiblesse générale, sauf exception, de l’approche de la fonction documentaire dans les usages éducatifs.

Ce dernier aspect apparaît tout à fait central. L’ENT constitue ce que les technologues appellent un espace urbanisé5 mais non intégré. Sa valeur ajoutée pour la production collective de documents est celle des briques fonctionnelles correspondantes avec toutefois un « plus » potentiel : la cohérence de l’espace des ressources et de leur description. Sa valeur ajoutée est donc d’abord celle de son approche documentaire. Or, l’environnement documentaire des usagers est un ensemble composite de documents en forte croissance, provenant de sources multiples : ressources personnelles de l’élève ou de l’enseignant, ressources réalisées dans les groupes de travail dont ils sont membres, ressources produites dans l’établissement, ressources intégrées par l’établissement (acquises ou externes, intégrées dans le système d’information documentaire), ressources externes…

C’est cet ensemble qu’il faut désormais organiser en professionnalisant l’approche. L’usager doit voir et gérer son environnement documentaire au travers de son ENT, ce qui n’est pas le cas jusqu ’à présent. Le rôle de l’ENT dans ce domaine est donc de fournir des outils adaptés pour :

  • accéder à l’information,

  • la stocker de manière cohérente,

  • la décrire,

  • la gérer,

  • la retrouver,

et éventuellement

  • la partager,

  • la mettre à disposition.

Pour aboutir à pareil résultat, il est indispensable de faire prendre en compte ce besoin par les offres d’ENT. Cela est loin d’être le cas actuellement même dans une approche a minima assurant une continuité avec l’existant documentaire des établissements et notamment le système de gestion du CDI. Concrètement, les ENT devraient organiser une palette d’outils diversifiés mais complémentaires : outils de stockage (espaces personnels ou partagés), outils de recherche et de consultation de ressources, outils de travail collaboratif, outils documentaires, outils de publication / partage / mise à disposition de documents… Ce qui suppose, d’une part, de proposer un schéma d’interopérabilité entre ces outils, d’autre part, de réfléchir à la standardisation des modes d’accès aux ressources, et pour cela de s’appuyer sur des méta-données dont l’importance ne saurait être sous-estimée vis-à-vis du contenu, enfin d’automatiser ce processus car il ne serait pas réaliste d’imaginer un dispositif reposant uniquement sur l’intervention humaine.

Pour les enseignants, renseigner eux-mêmes ces méta-données constitue en effet un fardeau supplémentaire dont ils ne perçoivent pas immédiatement la valeur ajoutée puisque celle-ci ne se manifeste que lors des phases ultérieures de ré-utilisation et concerne plus particulièrement les autres usagers. Et il serait économiquement illusoire d’imaginer une augmentation des postes de documentalistes permettant de les remplir à leur place. En fait, plus que d’automatisation totale, il convient mieux de parler de semi-automatisation, conjuguant un premier niveau proposé par les machines allégeant l’intervention des auteurs, validé, voire complété, par l’intelligence humaine là où cette valeur ajoutée est indispensable.

De tels outils spécialisés existent déjà, autorisant le classement automatique des données dans des catégories thématiques ou la catégorisation sémantique, mais ils sont encore rares et fort coûteux. Plus modestement, des feuilles de style permettent de structurer le contenu en XML comme c’est le cas pour l’initiative EAD, Encoded Archives Description, ou pour les  thèses en ligne. Mais ces outils renvoient, dans l’état actuel de leur technologie, à un dilemme redoutable : la normalisation qu’ils proposent rencontre vite des limites par les contraintes imposées aux usagers.

Au-delà de ces aspects documentaires, l’accent mis actuellement sur les ENT appelle cinq séries de commentaires de portée générale.

En premier lieu, il faut distinguer la démarche initiale du schéma directeur des environnements de travail (SDET) de l’appel à projets qui a suivi au printemps 2003. Le SDET avait pour caractéristiques remarquables d’une part, de s’inscrire dans une démarche prospective associant tous les acteurs, une démarche ouverte spécifiant les interfaces afin de permettre l’interopérabilité des logiciels développés en interne par l’éducation nationale avec une offre commerciale concurrentielle et d’autre part, d’appliquer pour la première fois une méthode inspirée du libre : publier tôt une version de travail évolutive pour la soumettre à la critique des divers acteurs plutôt que peaufiner dans l’isolement du sérail un texte coulé dans le bronze (la version 1 circulera fin 2003). Le SDET représente ainsi une initiative inédite et moderne d’ouverture vers des partenariats diversifiés pour son architecture technique.

L’appel à projets est de facture plus classique. Il traduit une accélération politique qui implique une certaine précipitation : on passe du domaine de la prospective à la forte incitation d’expérimenter adressée aux collectivités territoriales. La mise en œuvre de ce « coup » politique a eu des conséquences importantes pour les réalisations en gestation. Sous la pression des délais et du fait de l’arrivée de nouveaux intermédiaires (la Caisse des Dépôts), une tendance de plus en plus pressante à « l’industrialisation » se fait jour pour dépasser les difficultés des premiers expérimentateurs là où le SDET privilégiait la recherche de solutions diverses. De ce fait, la démarche manifeste déjà un risque certain d’enfermement progressif dans une logique centralisée favorisant une dérive techniciste. Si ce scénario devait se poursuivre, l’échec apparaît prévisible.

Peut-on sérieusement imaginer des enseignants utilisateurs s’enthousiasmer pour les problèmes de Single Sign On ou de socle technologique ? De ce point de vue, il faut relever la grande différence avec l’enseignement supérieur où l’approche ENT, quelle que soit la dérive techniciste qui tend là aussi à exister, s’articule avec des services d’ores et déjà proposés aux étudiants (notamment en matière d’accès réseau, de formalités administratives et de mise en ligne de ressources pédagogiques) et répond a minima à un besoin existant de gestion de la connectivité offerte.

Le second commentaire vise à mettre en garde contre le mirage du couteau suisse multi-lames, avec les illusions de l’outil ou du dispositif capable de tout faire et de couvrir tous les besoins. Pareille dérive est la conséquence naturelle de l’appel à projets et de son approche globalisante. Elle est aussi une façon commode, du moins dans un premier temps, de contourner les difficultés et la complexité de l’interopérabilité. Illusion classique, cette fausse piste du dispositif novateur remplaçant la panoplie des outils antérieurs ignore la leçon des expériences passées qui est, comme le note Pierre Mœglin, que le domaine des technologies éducatives fonctionne comme le palais de Cnossos : en ajoutant des palais à l’existant.

Le troisième commentaire a trait au caractère encore immature des technologies en cause. Trois indices en témoignent. Le brusque changement de cap manifesté en mai 2004 avec l’annonce de l’élaboration d’un nouveau cahier des charges pour un socle industriel réalisé par une société de services. Le SDET ne suffisait donc pas ? L’apparition de nouvelles solutions (et de nouveaux sigles) telles l’ENP (Espace Numérique Professionnel) développées « en attendant » qui réduisent sensiblement l’ambition du projet tout en brouillant la perspective d’ensemble et qui traduisent aussi, pour partie, des rivalités inter-services au sein du ministère6. Une tendance marquée vers la fuite en avant technologique que traduit par exemple au même moment cette intervention du représentant de la CdC : « Pour le secteur scolaire, elles [les collectivités] font face à un problème technologique : si le développement de l'ADSL dans les établissements scolaires est "une bonne chose", il faut, pour "utiliser pleinement" des dispositifs pédagogiques comme les ENT (Environnements numériques de travail), surtout les équiper de connexions à très haut débit. »7 Pareils indices évoquent immédiatement les cycles antérieurs enthousiasme / désillusion des technologies éducatives analysés depuis longtemps par Larry Cuban.

Le quatrième commentaire revient sur cette tendance à la centralisation, particulièrement nette en ce qui concerne les problèmes d’annuaire, essentiels pour le bon fonctionnement de tels services. Face aux difficultés d’organisation, la centralisation apparaît comme la solution immédiate de facilité alors même que ses conséquences en termes de perte de maîtrise des usagers finaux sont, on le sait d’avance, catastrophiques. Privilégiant le court terme, pareille approche ignore les moteurs fondamentaux de l’évolution des techniques et des usages. Ce qui a fait le succès de l’ordinateur personnel au début des années quatre-vingt, ce n’est pas la supériorité de son système d’exploitation mais l’existence d’un couple, PC + Visicalc, ce tableur donnant aux cadres des entreprises le moyen de s’affranchir du filtre des services informatiques et de maîtriser leurs données et leur présentation. Le monde désormais est et restera distribué.

Il faut d’ailleurs noter, en passant, que d’autres voies pragmatiques existent pour répondre à des besoins semblables, au moins en partie, à ceux visés par les ENT. On a vu, par exemple, apparaître des évolutions de clés USB intelligentes embarquant une version nomade du logiciel de mail de son propriétaire, transformant tout ordinateur de rencontre en bureau nomade personnalisé et effaçant les traces après usage.

Enfin, le dernier commentaire sera le privilège de l’âge. Pour avoir vécu les deux périodes, l’engouement actuel pour les ENT évoque furieusement les discours du tout début des années quatre-vingt-dix sur les réseaux locaux et les établissements intelligents. La technologie d’alors était immature (par exemple Windows 3.1 ne gérait pas de manière native les couches réseau) et les experts discutaient doctement dans les colloques des mérites respectifs des différentes briques assurant la gestion de la connectivité. En 1992, un rapport de l’Inspection générale avait cruellement pointé les promesses mais surtout les limites des réseaux locaux. Douze ans après, nous pouvons constater qu’il s’agissait bien d’une évolution majeure et que le mouvement était irréversible. Mais il aura fallu douze ans.

Aujourd’hui, nous sommes de même confrontés aux discours futuristes sur un monde « sans couture » du local au distant et sur la nécessité de disposer d’outils nouveaux, tels les ENT, pour nous aider à gérer cet univers d’information dans le contexte du nomadisme. Les grandes manœuvres actuelles autour des projets intégrateurs concurrents de Microsoft, Google et Yahoo montrent combien cette vision doit être prise au sérieux. Mais en même temps, il ne faut pas oublier que pareils besoins sont encore très en avance par rapport aux pratiques quotidiennes modestes des enseignants et que, par conséquent, ces dispositifs risquent avant tout pour ces derniers de constituer dans un premier temps une couche supplémentaire de complexité.

Si d’évidence, les différents acteurs (Ministère, Scérén, collectivités territoriales, éditeurs et opérateurs) doivent dès maintenant se positionner sur ces questions, il serait cependant lourd de conséquences pour eux de se tromper sur l’échelle des temps nécessaire à l’intégration véritable de ces ENT.

NDLR : Ce texte s’appuie sur des éléments échangés avec Gérard Puimatto, directeur adjoint du CRDP d’Aix-Marseille et ancien CTICE de cette académie. S’il doit en être remercié, il ne peut être tenu pour responsable des vues exprimées ici qui n’engagent que leur auteur.

Pour citer cet article :  Chaptal Alain (2005). "Réflexions sur l’approche documentaire et les ENT".  Actes des 5 et 6èmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers et La Rochelle,  16 et 17 mai 2003 – 25 et 26 juin 2006.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 161.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document724.php (consulté le 12/12/2017)

Notes

1 La dénomination initiale d’environnements est mieux appropriée que celle beaucoup plus vague d’espace retenue par le cabinet du Ministre lors du lancement de l’appel à projets
2 Respectivement Espace Numérique des Savoirs, Canal Numérique des Savoirs, Kiosque Numérique pour l’Education
3 SCHéma de l’Edition Numérique pour l’Education
4 La formule est de Gérard Puimatto
5 Terme à la mode pour les architectures qui file la métaphore de l’aménagement du territoire informatique, conçu comme un plan d’urbanisme avec ses zones d’activité ou de résidence, ses réseaux de viabilisation, son plan de circulation… Un GPS informationnel ne serait assurément pas du luxe pour se repérer dans cette jungle d’acronymes des récentes initiatives du ministère !
6 Présentation « Services en ligne pour les établissements scolaires : les ENT, l’ENP » lors de la Journée CTICE CATI du 28 mai 2004
7 Serge Bergamelli, CdC, Assises du multimédia, Versailles 26/5/2004 (cité par l ’AEF n° 43763 du 27/5/2004)

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n° 5-6

  • Alain Chaptal

    Maison des sciences de l’homme, Paris-Nord. Plate-forme « Arts, sciences, technologies », Université Paris 8.

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