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L'écriture et les nouvelles technologies : ce que les unes nous apprennent de l’autre

Table ronde : S'écrire avec les outils d'aujourd'hui - Points de vue croisés

Par Jean-Pierre Jaffré

Publié en ligne le 31 août 2006

Résumé : Il est ici question des « nouvelles » écritures, c'est-à-dire de celles qui sont utilisées par les supports électroniques, dans des circuits semi-publics (méls, télémessages, etc.). C'est une des raisons pour lesquelles les textes analysés présentent une déviance à l'égard de la norme. Nous évoquerons dans ce qui suit la place qu'y occupe le principe alphabétique, en rappelant les problèmes que posent les lettres qui n'ont pas de rapport direct avec les sons du langage.

« Les gens ne lisent pas sur le réseau comme ils lisent sur le papier, mais, après tout, pourquoi le feraient-ils ? On n'utilise pas une Ferrari pour tondre le gazon ! »,
S. Broadbent & F. Cara, 20011

Avant tout, et pour mémoire, disons que toute écriture combine pour l'essentiel deux principes sans lesquels elle ne pourrait ni exister ni fonctionner. Le premier est phonographique, c'est-à-dire qu'il implique un codage minimal basé sur la représentation de syllabes ou, le plus souvent, de phonèmes. En français, cette phonographie est tout entière déterminée par le fonctionnement alphabétique. Mais l'écriture est également une sémiographie dans la mesure où elle représente des signes, qu'il s'agisse de morphèmes ou de mots. Cette sémiographie combine deux sous-principes, l'un est logographique (avec les blancs graphiques notamment), l'autre est morphographique (lettres spécifiques, issues le plus souvent de l'étymologie et remotivées par la morphologie de la langue). En français, la coexistence entre phonographie et sémiographie se solde par une importance polyvalence orthographique.

Or, comme nous allons le voir, les usages orthographiques effectifs, ceux que l'on trouve dans les messages électroniques ou plus généralement sur Internet, se différencient sur bien des points de la norme orthographique que l'on enseigne à l'école. Mais ils sont en même temps le reflet des nécessités minimales auxquelles une écriture doit satisfaire pour remplir une fonction de communication et, indirectement, des difficultés que l'on éprouve quand il faut respecter cette norme. En fait, tel qu'on l'observe dans notre société à tradition écrite, l'usage est peut-être en train de fabriquer, sous nos yeux, l'orthographe fonctionnelle que nos Institutions refusent obstinément de mettre en place.

Le tableau ci-dessous présente quelques exemples significatifs de messages électroniques, et spécialement de SMS2 provenant de téléphones portables. Ce matériau graphique, caractéristique d'un support étroit et donc des textes courts, peut se subdiviser en trois rubriques. Dans la première, on trouve des lettres de l'alphabet dont les fonctions phonographiques sont peu ambigües (« a », « i », « d », « f », etc.). Et dans le cas où il existe une polyvalence, c'est le monogramme le plus fréquent qui domine (« s », « o », etc.).

La deuxième fonction est épellative. Les lettres de l'alphabet ont toutes une dénomination mais celle-ci ne correspond pas forcément à la fonction phonographique. C'est notamment vrai pour les consonnes. Dans le système du français, la lettre « c » peut correspondre aux phonèmes /s/ et /k/, voire à aucun (« banc »). Le recours à la valeur épellative ([se]) présente en revanche l'avantage de réduire le coût phonographique. En effet, en privilégiant cette valeur, une lettre peut représenter deux phonèmes d'un coup (« r » [èr], pour « clair », etc.), voire une syllabe (« c » / [se] dans « classé », etc.). La troisième fonction est plutôt de type sémiographique puisqu'elle consiste à réduire le nombre de lettres dans un mot (« mnt » pour « maintenant »). Elle relève du principe plus général de l'abréviation.

Les corpus de SMS ne montrent en fait aucune préférence pour l'une ou l'autre de ces tendances, les trois coexistant, s'entremêlant au sein des messages. Mais d'une façon générale, ce qui prédomine, c'est une phonographie essentielle, réduite au maximum, et qui fonctionne au détriment d'une part plus visuographique de l'orthographe.

Fonctions

Exemples

Valeur base

daK (d'accord)

IL ME FO +100KF

C KI LA BLONDE A TA DROITE?

CA Y É JE PASSE PRO!!!

jkaptri1 (je ne capte rien)

Kfar (cafard)

mal1 (malin)

afRklaC (affaire classée)

traG (trajet)

Gré (gérer)

eko (écho)

DdiKc (dédicacé)

TpakLR (t'es pas clair)

Epellation

TpakLR (t'es pas clair)

jkaptri1 (je ne capte rien)

Kfar (cafard)

CrtN (certaine)

mal1 (malin)

C KI LA BLONDE A TA DROITE?

C tp reuch (c'est trop cher)

TpakLR (t'es pas clair)

afRklaC (affaire classée)

Gré (gérer)

vR (vert)

f1 (fin)

traG (trajet)

DdiKc (dédicacé)

Abréviations

C tp reuch (c'est trop cher)

mnt (maintenant)

Tableau 1 : Corpus SMS.

La relative simplicité de cette production graphique, son dépouillement, s'explique par le fait qu'il s'agit d'une trace gérée par le scripteur, dont les intérêts en la matière différent sensiblement de ceux du lecteur.

Cette façon de privilégier le principe alphabétique se retrouve chez les très jeunes enfants qui commencent leur apprentissage de l'écrit. Il nous a donc semblé tentant de rapprocher les options décrites ci-dessus de celles que l'on trouve dans des textes d'enfants qui s'essaient à l'écriture alors même qu'ils n'en maitrisent pas encore les lois. Ces orthographes inventées sont aujourd'hui étudiées dans de nombreux pays et nous en donnons ci-dessous un exemple typique, issu d'un texte écrit par un enfant de grande section de maternelle, âgé d'à peine 6 ans au moment de cette production.

JULOROANEL (jus d'orange), PUR (purée), ERAT (carottes), VINBLAN (vin blanc), SALA (salada), ROTI (roti), RI (ri), RONUO (grenouille), TAT (tarte)
Emmanuel, 5,9 (GS Maternelle)

Ce rapprochement a sans doute ses limites. On ne peut prétendre en effet que l'étiologie graphique soit la même. Les jeunes enfants procèdent en faisant appel à des connaissances partielles, en train de se construire et qui sont des indices de leurs représentations en la matière. Les adultes font au contraire un choix sélectif et planifié en puisant dans des compétences déjà en place. Malgré cela, ces deux types de production convergent pour indiquer qu'il existe une relation systématique entre les principes utilisés. Cela tend à prouver que, dans notre culture, tous les usages orthographiques doivent impérativement compter avec un noyau alphabétique sans lequel il serait impossible d'écrire, ou au moins d'évoquer par translitération une image linguistique chez un destinataire. Si l'on peut se passer de la totalité des lettres qui composent l'orthographe d'un mot, on ne peut faire l'économie d'une phonographie minimale et sélective.

Nous n'aborderons pas ici l'ensemble des questions que soulève l'utilisation de ces textes « alphabétiques ». On pourrait certes s'interroger sur leur validité dans d'autres contextes, sur d'autres supports. Dans une culture où l'éducation privilégie la norme orthographique, on n'échappe que difficilement aux images construites, pour ne rien dire de leur halo culturel. De ce point de vue, ces textes minimaux ne luttent certes pas - encore - à armes égales. L'observation montre toutefois qu'on peut en toutes circonstances développer des habitudes perceptives. Les jeunes destinataires des SMS en sont la preuve, tout comme les enseignants qui deviennent des lecteurs très habiles des textes écrits par les enfants de maternelle, même quand ceux-ci ne sont pas leurs élèves.

Les exemples mentionnés jusque là illustrent des contextes qui favorisent l'émergence d'une écriture basique, dépouillée d'un maximum d'atours orthographiques. D'autres contextes, plus exigeants en la matière, confirment néanmoins qu'ils s'accommodent assez mal de la complexité de l'orthographe de français.

C'est le cas du courrier électronique - ou mél - dont les textes font état d'une gestion cognitive lâche, même chez des scripteurs dont on peut penser qu'ils ont par ailleurs une maitrise convenable de l'orthographe. Pour des raisons qui tiennent à la situation de production (rapidité, relecture minimale, etc.), ces textes contiennent généralement des erreurs qui mettent en évidence des zones sensibles de la gestion orthographique. Là encore, ce constat semble dû à la prédominance d'une écriture du scripteur pour laquelle la visibilité du sens - et donc la morphographie - est moins essentielle que dans des textes plus conventionnels.

Il nous a paru en tout cas intéressant d'esquisser une comparaison entre des méls produits par des universitaires… et des textes tout venant extrait d'un corpus plus vaste de textes produits par des élèves du primaire - en l'occurrence de CM1. Cette comparaison indique que, du primaire à l'université, ce sont finalement les mêmes secteurs morphographiques qui font de la résistance. En effet, parmi les erreurs récurrentes, on trouve des omissions dans les marques d'accord et des déficits dans la maitrise des homophones verbaux. Comme par hasard, ces deux secteurs sont ceux qui donnent le plus de fil à retordre aux enseignants, et ceux qui sont responsables de la fameuse « baisse du niveau » en orthographe. Le fait que de telles erreurs perdurent chez des adultes qu'il est d'usage de qualifier d'experts montre assez que leur maitrise demeure fragile.

Nous proposons au lecteur de ce texte de se faire une idée personnelle, en comparant quelques exemples que nous avons rangés ci-dessous à l'aide de rubriques qui rappelleront sans doute aux lecteurs quelques souvenirs - bons ou mauvais.

Méls d'universitaires

Textes d'élèves de CM1

er à la place de é

Tu verras que je n'ai pas trop développer les protocoles.

X. devra en avoir rédiger les grandes lignes…

Pourrais-tu me faxer un document attestant que notre ami X. a bien régler son inscription.

Je ne sais si c'est le même virus que mon épouse à rapporter de votre charmante contrée.

Nous avons publier l'été dernier un numéro hors série sur l'écriture.

Un tel résultat demande à être répliquer.

Quand le dernier joueur de l'autre équipe est arriver (Mélanie)

L'équipe qui aura gagner (Julie)

Le dernier qui a terminer dit stop (Capucine)

J'aimerais que la classe soit plus décorer (Layla)

J'ai laver mon bol (Isabelle)

Ils les ont enmener (Coralie)

Il l'est avait cacher (Arnaud)

Il est entourer d'autre commerce (Jessica)

D'ai que le dernier de l'équipe rouge est passer (Laure)

e à la place de er

Mais cela ne saurait tardé.

Depuis ma prise de fonction au lycée X., je n'ai pas manqué d'observé, et ce à maintes reprises…

La transcription phonique, que les générations adultes avaient le plus souvent oublié depuis les premières années de leur scolarité…

Nous avons fait développé les photos de l'anniversaire de Toto.

Il faudrait lui envoyé les comptes rendus…

J'espère que la lecture de ces quelques lignes vous aura fait passé un moment.

Quant on peut le remplacé par (…) (Arnaud)

Puis je vais me lavé (William)

Pour noël, je voudrais le passé avec toute ma famille (Julie)

On peut remplacé (Jessica)

On peu se faire épilé et se faire bronzé (Arnold)

L'equipe qui et a droite dois se rapproché un petit peu (Stéphane)

Le matin je commence a me levé (William)

Il y aura à gagné un vélo VTT (Laure)

Est lotre cour pour évité (Tony)

Après je vais regardé la télé  (Stéphane)

Tableau 2 : Les écarts morphogrammiques

D'une façon plus générale, que nous enseignent ces différentes productions orthographiques ? Vraisemblablement que nous assistons à l'heure actuelle au retour en force de la notion de variantes jusque là occultée par la toute-puissance d'une orthographe monolithique. La constitution d'une surnorme orthographique au XVIIe siècle, puis sa diffusion à grande échelle au XIXe siècle, ont en effet abouti à la mise en place d'une tyrannie qui a largement contribué à la formation de représentations figées. La notion de variante a ainsi été éradiquée, sinon dans les faits, du moins dans l'inconscient collectif, avec son corollaire : un discours dévalorisant sur l'erreur. Les réactions parfois hystériques qui ont fait suite à l'annonce de quelques modestes rectifications orthographiques, au début des années 90, le démontrent avec éloquence.

Or, depuis quelques années, les choses ont tendance à changer. D'abord parce que l'erreur a été réhabilitée, comme anoblie, par les travaux de psycholinguistique. Pour toute une partie de la communauté éducative et scientifique - sinon pour le « grand public » -, se tromper est « légitime ». C'est même le reflet d'une activité cognitive avérée et donc, à ce titre, digne d'intérêt. Ensuite parce que, sous la pression d'internet, le vernis de la norme elle-même est en train de craquer. On assiste par conséquent à l'émergence de « nouvelles » écritures dont les structures ne sont, à y bien regarder, finalement pas si éloignées des autres écritures - pression d'un support et donc d'un besoin matériel, mise au point d'un nombre limité de signes « idéographiques » (smileys) et surtout réutilisation des ressources de l'alphabet dans une perspective phonographique.

Pour évaluer les chances qu'ont ces nouvelles écritures de perdurer et de se développer, il faut imaginer leur avenir dans un espace multidimensionnel enfin retrouvé. Nous sortons d'une époque marquée par l'héritage de l'imprimerie et par une écriture hyper-standardisée et entrons très probablement dans une époque plus favorable à la diversité des langues (bi- ou trilinguisme) et des écritures. L'ordinateur a ouvert la voie avec les jeux typographiques qu'autorisent les polices de caractères et les différents styles. Nous en arrivons maintenant à des aspects plus nettement graphémiques qui passent par la co-existence d'alloformes (voir ci-dessous), indice d'une situation de digraphie qui n'est tout de même pas si rare à la surface du globe.

Supports

Types d’alloformes graphiques

Textos, SMS

phonographie abrégée et épellative

Forums, méls

orthographe épurée (morphographie minimale)

Académiques

orthographe traditionnelle

Pour citer cet article :  Jaffré Jean-Pierre (2003). "L'écriture et les nouvelles technologies : ce que les unes nous apprennent de l’autre".  Actes des Quatrièmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  31 mai et 1er juin 2002.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 81-86.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document551.php (consulté le 27/04/2017)

Notes

1 La nouvelle architecture de l'information, site : http://www.text-e.org
2 Chaque entreprise peut avoir sur ce point son propre jargon. Ainsi on parle d'un texto chez SFR, mais d'un SMS chez Orange et d'un télémessage chez Bouygues…

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n° 4

  • Jean-Pierre Jaffré

    Chargé de recherche en linguistique génétique, CNRS, Villejuif.

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