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Du manuscrit à l'imprimé : le changement de support et ses répercussions sur le langage

Table ronde : S'écrire avec les outils d'aujourd'hui - Points de vue croisés

Par Susan Baddeley

Publié en ligne le 31 août 2006

Résumé : Le passage du manuscrit à l’imprimé a certainement provoqué une révolution dans les modes de production de l’écrit, mais l’imprimerie a eu beaucoup de mal à s’affranchir des usages manuscrits. Parallèlement, l’imprimerie a permis la généralisation d’usages limités ou relevant d’initiatives individuelles et a constitué un extraordinaire moyen de diffusion, cette variété de textes appelant à des débats sur l’orthographe. Ces périodes ne sont pas sans rappeler les relations entre la langue et les nouvelles technologies que nous vivons actuellement.

C'est devenu une banalité depuis les travaux de Mc Luhan de dire que la forme que prend un message, quel qu'il soit, est conditionnée par son support et par l'usage qui est fait de ce support. Par « forme du message », on peut entendre plusieurs choses. Il peut s'agir, par exemple, de la forme graphique que prennent les caractères écrits (pour ne parler que de caractères écrits) qui transmettent le message. L'un des exemples les plus connus est celui de l'alphabet cunéiforme, qui doit son aspect aux « coins » que l'on enfonçait dans l'argile fraîche. On peut aussi évoquer les runes, exécutées en lignes droites, verticales et obliques, afin de ne pas se confondre avec les lignes naturelles de l'écorce de bouleau sur laquelle on les gravait. De même, dans l'écriture manuscrite, on passe, au cours des siècles, d'une écriture ronde, la minuscule caroline, à l'écriture dite « gothique », anguleuse, conçue pour écrire sans lever la main du papier : ce type d'écriture permettait aux copistes d'atteindre une vitesse maximale, ce qui était nécessaire à l'époque du Moyen-âge où, dans le domaine juridique et administratif notamment, la demande de documents écrits a explosé.

Le choix du support peut aussi, bien sûr, varier en fonction de l'usage qu'on en fait. Alors que les Romains ont délaissé le rouleau de parchemin, le volumen, en faveur du codex, livre constitué de feuilles pliées rassemblées en cahiers puis cousus ensemble (ancêtre de nos livres actuels) pour une plus grande commodité de consultation, les Juifs ont conservé, pour leurs textes sacrés, le rouleau, car toucher un texte sacré avec les mains était considéré comme une profanation.

On doit aussi, en étudiant un texte quelconque, tenir compte du public auquel il était destiné. Un cas assez frappant qu'on trouve au XVIe siècle, entre autres époques, est celui de certains auteurs qui variaient leur orthographe en fonction de la personne à laquelle ils s'adressaient.

Ces questions sont tellement vastes que j'ai choisi, pour cette intervention, de me restreindre au domaine que je connais le mieux, à savoir le seizième siècle français, et surtout la période qui va de la fin du XVe siècle jusqu'au premier tiers du XVIe, c'est-à-dire le moment du passage du manuscrit à l'imprimé. J'évoquerai tout particulièrement les changements que le passage d'un type de support à un autre a pu occasionner dans la langue écrite de l'époque.

L'imprimerie est apparue en Europe vers le milieu du XVe siècle, probablement en Allemagne. Il s'agissait, certes, d'une révolution dans les modes de production de l'écrit1; cependant, d'un point de vue strictement visuel, il y a très peu de différences entre l'un des premiers incunables2 et un manuscrit de la même époque. En effet, les premiers caractères d'imprimerie, des caractères gravés et fondus, cherchent à imiter au plus près les lettres manuscrites de l'époque.

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Guillaume Du Molin, Notable te vtile traicte (Strasbourg, J. Pruss,1527).

British Library

Même avec l'émergence de types de caractères spécifiques à l'imprimerie, celle-ci a eu du mal à s'affranchir totalement de l'influence des usages manuscrits, comme nous le montre l'invention en France des caractères dits « de civilité » par Robert Granjon, pendant la 2e moitié du XVIe siècle.

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Caractères de civilité.

Abel Matthieu, Deuis de la langue francoyse.

Il ne faut pas oublier non plus que, malgré l'invention et le développement massif de l'imprimerie, on continuait à écrire majoritairement à la main.

Même sur le plan des caractéristiques linguistiques des deux types de production, on observe très peu de différences : l'orthographe est de type traditionnel, historique et étymologique3, les abréviations sont aussi nombreuses que dans les manuscrits, et les textes sont, de manière générale, peu ponctués. Cependant, ces ressemblances « de surface » cachent en fait des différences importantes liées aux caractéristiques du support. En effet, l'imprimé est beaucoup moins souple, les caractères en métal étant gravés et fondus une fois pour toutes, de manière identique : impossible donc d'improviser, et d'utiliser autre chose que ce que l'on a dans ses casses : impossible notamment de rajouter après coup des éléments tels que des accents. Un bon exemple est celui du point sur le i. Nous sommes à présent habitués à mettre un point sur tous les i (essayez donc de faire un i sans point avec le logiciel Word!); cependant, il n'en a pas toujours été ainsi. Le point sur le i est, à l'origine, diacritique : au Moyen-âge, certains scribes mettaient un accent sur le i afin de mieux le faire ressortir, quand il se trouvait dans des environnements graphiques où il était susceptible de se confondre avec d'autres lettres (quand il se trouvait à côté du u, du n, du m, etc.). Vers la fin du Moyen-âge, cette fonction diacritique se perd peu à peu, et n'importe quel i est affublé de cet accent, devenu ensuite un point : cet usage passe ensuite à l'imprimé, qui adopte de manière irréversible le point.

L'inverse, cependant, est aussi vrai : l'imprimerie a permis de généraliser des usages qui existaient, mais qui étaient limités, et qui relevaient d'initiatives individuelles : encore une fois, les accents offrent un bon exemple. Rares dans les manuscrits, certains réformateurs de l'orthographe au XVIe siècle se sont emparés des accents, et ont réussi, grâce à l'imprimerie et à la multiplication des textes, à les imposer dans l'usage. Un bon exemple est celui du premier traité sur les accents, la Briefue Doctrine de 1533, qui n'a fait que reprendre des usages existants (mais marginaux), mais les a codifiés, les a appliqués à une œuvre littéraire importante de l'époque (le Miroir de l'âme pécheresse de Marguerite de Navarre), qui a eu un succès considérable.

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« Le miroir à l’âme pécheresse » de M. de Navarre.

Un des premiers textes en français qui comporte des accents.

L'impact de l'imprimerie réside en effet dans sa capacité de multiplier par plusieurs centaines le nombre d'exemplaires. Ce point nous amène à considérer la question de l'impact de l'imprimerie dans la standardisation graphique de l'époque. On s'attendrait à ce que l'imprimerie contribue fortement à la standardisation des usages : c'est en effet ce qu'on constate, mais seulement dans le long terme. Pendant les premières décennies (jusqu'en 1530 environ), ce qu'on constate, c'est plutôt une très grande variété dans les usages imprimés. Cette variété s'explique par un certain nombre de facteurs, et tout d'abord par l'organisation du travail dans les ateliers d'imprimerie. Si les copistes de manuscrits devaient posséder un minimum d'instruction, ce n'est hélas pas toujours le cas dans les ateliers d'imprimerie4, et les « grands imprimeurs humanistes » du XVIe siècle, les Estienne, les Colines, les Plantin sont plutôt l'exception que la règle. La production d'un texte écrit ne relevait plus d'une seule personne, mais d'une chaîne de plusieurs personnes (auteur, graveur de lettres, compositeur, correcteur, chef d'atelier, éditeur, libraire…), chacun pouvant avoir (ou ne pas avoir) ses idées sur la présentation graphique du texte.

De même, l'imprimerie a constitué un moyen de diffusion extraordinaire. Elle a été exploitée par de nombreux courants religieux ou de pensée (celui qui l'a exploitée le plus efficacement a été la Réforme protestante). Cela a conduit à une certaine démocratisation de l'écrit, mais aussi à une industrialisation : l'écrit est devenu un produit de consommation comme un autre. Ainsi, toutes sortes de textes, qui auparavant n'auraient jamais été publiés, réalisés par des auteurs qui n'étaient pas des « professionnels de l'écrit » (et souvent, loin de là) ont pu ainsi voir le jour : toutes sortes d'almanachs, récits de faits divers, recettes, petits livres de piété, etc. On rencontre ainsi dans ces textes, produits et consommés régionalement, de plus en plus de formes graphiques « non standards » et notamment régionales, en même temps que la recherche d'une orthographe plus simple, moins étymologique et latinisante, afin d'atteindre le nombre grandissant de lecteurs nouveaux, qui n'étaient pas eux non plus des « professionnels de l'écrit ». Tous ces facteurs apportent une variété telle qu'il est souvent possible, à cette époque des premières décennies du XVIe siècle, de dater un texte et de savoir sa provenance géographique, voire même son auteur,  rien qu'en regardant son orthographe.

Cette profusion et variété des textes a débouché, vers le milieu du XVIe siècle, sur un véritable débat sur l'orthographe, dont le meilleur représentant est le Dialogue de l'ortografe (1550) de l'humaniste et réformateur5 Jacques Peletier du Mans. C'est à cette époque qu'on assiste à l'apparition des premiers systèmes d'orthographe « phonétique » : ceux de Meigret, de Ramus, de Rambaud et de Peletier lui-même.

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Extrait d’un texte de Ramus

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Honorat Rambaud, Declaration des abus (Lyon, Jean de Tournes, 1578).

Système d’écriture syllabique pour les Français, inventé par un maître d’école pour faciliter l’apprentissage de la lecture et de l’écriture par ses élèves, orthographe traditionnelle et traduction en regard.

Cependant, la diffusion de ces nouveaux systèmes, qui comportaient très souvent des caractères entièrement nouveaux, qui coûtaient très cher à graver et à produire, a été limitée par ces contraintes économiques. Si ces systèmes ont marqué les esprits de leur temps, leur impact réel a été peu conséquent, et ils n'ont jamais réussi à s'imposer dans l'usage.

Ces quelques réflexions sur la situation au début du XVIe siècle et sur la relation entre l'écrit et  la langue et les « nouvelles technologies » font apparaître une situation qui est, toutes proportions gardées, assez semblable à celle que nous vivons actuellement.

On assiste, en effet, à une première période, pendant laquelle toute la potentialité et la spécificité de la nouvelle technologie n'est pas encore comprise, et où l'on s'efforce le plus possible de rester proche des usages en place, et d'adapter les nouveaux supports pour avoir des productions qui ressemblent à celles dont on a l'habitude. Les habitudes acquises, notamment en lecture, étaient pour beaucoup dans le maintien d'une orthographe fortement latinisée.

S'ensuit une deuxième période, pendant laquelle on repousse les limites : grâce à une grande démocratisation de l'écrit et de ses moyens de production, on trouve une très grande variété dans les productions écrites, dont le contrôle échappe en grande partie aux « professionnels » et aux autorités.

Enfin, cette période de relative liberté est suivie à son tour par une période de « reprise en main » : d'abord par l'ordonnance de François 1er de 1535 interdisant l'imprimerie (qui n'a pas vraiment été suivie d'effet, mais qui a néanmoins ralenti la production imprimée pendant cette année), mais aussi et surtout par la réglementation massive des ateliers qui a accompagné en France le mouvement de la Contre-réforme, et qui a eu pour conséquence la réduction du nombre d'ateliers, la mise en place de privilèges, de monopoles pour les imprimeurs « de confiance » qui restaient, et une surveillance des textes imprimés (la nécessité d'obtenir une autorisation de la Faculté de Théologie pour imprimer quoi que ce soit). Dans la langue, malgré quelques poches de résistance, ce mouvement aboutira au retour d'une orthographe de type ancien, étymologique, et à la mise en place d'une orthographe « de l'establishment » qui sera consacrée un siècle plus tard par le Dictionnaire de l'Académie.

Pour citer cet article :  Baddeley Susan (2003). "Du manuscrit à l'imprimé : le changement de support et ses répercussions sur le langage".  Actes des Quatrièmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  31 mai et 1er juin 2002.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 73-80.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document549.php (consulté le 12/12/2017)

Notes

1 C'est la thèse, notamment, d'E. Eisenstein 1979.
2 On appelle ainsi les imprimés d'avant 1500, de la période de l'enfance, du "berceau" (latin cunabula) de l'imprimerie.
3 Pour une typologie des orthographes de l'époque, cf. S. Baddeley 1993, et N. Catach 1968.
4 Jérôme Hornschuch, étudiant en médecine et correcteur occasionnel, brosse un tableau particulièrement noir de la vie dans les officines à la fin XVIe-début XVIIe siècle dans son Orthotypographia (1608).
5 Réformateur de l'orthographe il s'entend : il était également ("sur les bords") réformateur sur le plan religieux, c'est-à-dire adepte des "idées nouvelles" plus ou moins protestantes, comme d'ailleurs beaucoup de réformateurs orthographiques de l'époque.

Bibliographie

Baddeley Susan, L'Orthographe française au temps de la Réforme, Genève, Droz, 1993.

Catach Nina, L'Orthographe française à l'époque de la Renaissance, Genève, Droz, 1968.

Eisenstein Elizabeth. L., The Printing Press as an Agent of Change, Cambridge University Press, 1979.

Febvre Lucien et Martin Henri-Jean, L'Apparition du livre. Paris, Albin Michel, 1958.

Hornschuch Jérôme, Orthotypographia (1608). Paris, Eds des Cendres, 1997

Martin Henri-Jean, Histoire et pouvoirs de l'écrit, Paris, Perrin, 1988.

Peletier du Mans Jacques, Dialogue de l'ortografe e prononciacion françoese (1550). Genève, Slatkine Reprints, 1964.

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n° 4

  • Susan Baddeley

    Enseignant chercheur en sciences du langage, Université St Quentin en Yvelines.

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