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Usages de la communication électronique dans la communauté sourde

Ateliers

Par Virginie Torrens  et Jean-François Sicot

Animé par Jean-Pierre Roudeix

Rapporteur Jean-Pierre Roudeix

Publié en ligne le 31 août 2006

Résumé : Les technologies de communication placent les sourds dans une situation paradoxale : globalement peu à l’aise avec l’écrit, ils sont amenés à communiquer davantage par ce biais, avec d’inévitables distorsions sur le plan linguistique. Le débat aborde l’évolution des comportements et l’évolution de la langue des signes dans ce nouveau contexte.

L’objectif de cet atelier était d’éclairer les usages de la communication électronique dans la communauté sourde à travers deux témoignages différents mais axés autour de la problématique : communauté sourde et nouvelles technologies. Les témoignages émanaient de Virginie Torrens, chef de projet à l’Agence Intergouvernementale de la francophonie et de Jean-François Sicot, webmestre de l’association Deux langues pour une éducation.

Ces deux témoignages faisaient le point sur :

  • deux expériences pédagogiques conduites avec des enfants, l’une au Québec et l’autre à l’Ile Maurice, par Virginie Torrens dans le cadre du projet Surdinet ;

  • une observation de pratiques liées au téléphone mobile, au fax, au minitel et à l’internet, menée par Jean-François Sicot.

Du point de vue technique, cet atelier reflétait lui-même une certaine complexité puisque Virginie Torrens intervenait par téléphone, alors que Jean-François Sicot, lui-même sourd, s’exprimait en langue des signes. Les interventions nécessitaient donc une double traduction et rendaient l’animation de l’atelier assez difficile à conduire.

Le projet Surdinet1 qui s’est déroulé sur une période de 10 mois visait à :

  • sensibiliser les enseignants des deux écoles à l’utilisation de l’Internet dans le cadre de leurs cours comme soutien pédagogique,

  • former les élèves au développement de sites,

  • leur offrir la possibilité de travailler avec un nouvel outil et de laisser cours à leur expression sur le mode visuel.

  • concevoir avec les enseignants des modules pédagogiques développés par des professionnels et faisant appel à la collaboration des élèves pour le réajustement des contenus, l’interface, les modes de navigation, etc.

Les travaux menés dans les deux écoles sont radicalement différents en raison du contexte de communication. En effet, il existe une langue des signes québécoise (LSQ) où chaque mot devant être appris par les élèves est disponible en LSQ. En revanche, à l’Ile Maurice, il n’existe pas de langue des signes et le système repose sur une base de mime et de lecture labiale (signes dits « naturels » utilisés par les enfants). Que ce soit au Québec ou à l’Ile Maurice, les élèves avaient de grandes difficultés avec l’écrit.

Au terme des deux expériences, un certain nombre de points positifs peuvent être notés :

  • les enseignants ont apprécié de pouvoir développer leurs propres supports ;

  • au Québec, les élèves ont totalement adhéré aux projets et les résultats sont tout à fait probants sur le plan de la compréhension puisque les résultats aux examens de fin d’année ont été meilleurs ;

  • à l’Ile Maurice, les élèves ont montré plus de facilité et d’intérêt dans les cours et ont appris de nouveaux mots grâce à ce procédé.

Le témoignage de Jean-François Sicot portait sur un certain nombre d’observations concernant les usages de la communication électronique dans la communauté sourde et tentait de répondre à une double question : les technologies permettent-elles de faire des progrès en français et d’améliorer la langue des signes ?

La France compte 4 millions de déficients auditifs dont 800 000 sourds profonds qui pratiquent la langue des signes. Cette langue, qui comporte ses propres règles lexicales et syntaxiques, fonctionne par l’intermédiaire de signes corporels. Comme elle ne possède pas son propre écrit, les sourds doivent accéder au français pour communiquer par écrit. Les sourds sont toujours à la pointe des moyens de communication pour communiquer entre eux et se voir. Les moyens utilisés actuellement sont les SMS et l’internet.

Les portables ne sont pas aisés à utiliser en raison du peu de commodité du clavier 8 touches pour 26 lettres qui implique la connaissance du français souvent mal maîtrisé par les signeurs d’où l’invention de certains raccourcis :

  • auj =aujourd’hui

  • a + = à plus tard

  • rv = rendez-vous

  • st = salut

L’apparition de la technologie T9 (qui définit la transmission des SMS) bouleverse le monde des sourds en favorisant une écriture intuitive et en facilitant l’accès aux portables et au français écrit.

La structure des phrases des signeurs ressemble à celle de la langue des signes comme le montrent ces quelques exemples :

  • « à quelle heure tu arrive » (erreur de conjugaison)

  • « tout va bien et il y à et monde » (double erreur due à la technologie T9 : confusion du/et, et confusion a/à)

  • « des pompes de peinture » (erreur due à une mauvaise lecture labiale et lacunes dans la maîtrise de la langue française).

En ce qui concerne l’internet, les sourds rencontrent les mêmes difficultés dues à un taux d’illettrisme de 80 %. « La cohabitation entre la LSF et le français se passe mal » observe Jean-François Sicot. Très souvent, les sourds raisonnent en LSF et écrivent en français dans l’ordre de la construction de la langue des signes. Ils vont à l’essentiel quand ils s’expriment. Ainsi « mieux » signifie utile, indispensable, « par » parce que. On observe donc des sens différents entre la langue des signes et le français.

En conclusion, Jean-François Sicot remarque que l’usage d’un portable impose aux sourds de faire des efforts pour le français en apprenant les raccourcis proposés par la technologie T9 et par la brièveté imposée du message. En ce qui concerne l’usage de l’Internet et de la messagerie électronique, la maîtrise du français est indispensable et constitue un gros obstacle pour les sourds. Les espoirs actuels reposent sur le développement des techniques de compression vidéo qui doivent permettre la transmission de la langue des signes, langue visuelle bien adaptée et plébiscitée par les sourds. A terme, les portables par l’UMTS et Internet sur l’ADSL seront les meilleurs alliés de la langue des signes.

Le débat entre les participants à l’atelier et les témoins s’est centré autour de  trois axes de réflexion :

  • les NT et la communauté sourde : évolutions, apports et difficultés

  • langue des signes française/français : rapport entre les langues et bilinguisme.

  • langue des signes et stabilisation.

Tout d’abord, les NT ont permis l’accès à la communication en différé aux sourds. Un participant rappelle l’historique : le téléphone dialogue (téléphone branché sur un clavier et texte qui passe sur une ligne), le minitel, le fax, le téléphone portable, l’e-mail, les webcams.

Les premières de ces technologies sont très lentes pour un sourd qui va passer beaucoup de temps à taper son texte et qui par conséquent va consommer  beaucoup de communications téléphoniques. Le fax a par contre la faveur des sourds car il permet de dessiner.

L’arrivée du portable a permis de discuter plus rapidement, d’envoyer des messages, de donner des rendez-vous et de communiquer des idées très courtes. L’arrivée de l’Internet et des e-mails bouleverse les pratiques en introduisant bien sûr beaucoup de français mais aussi beaucoup d’illustrations, l’accès à l’information est donc plus riche.

Les webcams apportent une nouvelle dimension très différente des messages écrits en permettant de retransmettre les expressions du visage, ce qui rend la communication plus vivante. Pour l’instant toutefois, les images sont encore imparfaites et lourdes, ce qui entraîne un coût important de communications téléphoniques, mais la mise en place de la norme MPEG 4 (24 images/sec.) devrait permettre de retransmettre la langue des signes.

En ce qui concerne les comportements des sourds, Jean-François Sicot note que les NT modifient les comportements en abolissant une timidité voire une honte face aux interlocuteurs entendants. Les sourds rédigent leurs messages et les envoient sans complexes, car il y a aussi des entendants bloqués par l’écrit.

Cette pratique débouche sur une situation paradoxale : alors que 80% des sourds sont illettrés, 80% d’entre eux possèdent un téléphone portable et l’utilisent pour communiquer, cela entraînant des progrès en français, même si comme le remarque Jean-François Sicot, il ne s’agit pas d’un « français très fin ».

Georges Rensonnet (Consultant européen en NT) rappelle que la LS est une langue évolutive et s’interroge sur la validation et la labellisation des nouveaux signes. Il pose la question de l’existence d’une académie de la LS française ou européenne et d’un Thésaurus.

Il n’existe pas de langue des signes internationale mais des signes internationaux qui permettent de communiquer assez vite entre sourds de nationalités différentes. Pour tenir compte de l’évolution des langues, de nombreuses initiatives sont prises dans différents pays pour recenser et établir un corpus sur la base des signes utilisés dans chaque pays. L’ensemble est délicat à stabiliser et il faut une volonté politique pour soutenir ces initiatives et ces projets. L’Université Gallaudet à Washington effectue un important travail de recherche sur les langues des signes.

Michel Lamothe (Directeur de l’association Deux Langues Pour une Education, 2LPE) fait part d’une inquiétude sur les rapports entre langue des entendants et LS. La LS a en effet la particularité de découper le monde d’une façon différente de celle dont on le fait avec les mots. Or, les tendances actuelles vont vers un passage de la LS à l’écrit. Il faut donc être vigilant pour que cette modernité, souhaitable à des fins de communication, ne vienne pas perturber la particularité de la langue des signes, opinion également partagée par Virginie Torrens et Jean-François Sicot.

Un participant estime qu’il ne faut s’inquiéter ni du manque de stabilité de la langue des signes, ni de l’impérialisme des technologies. Ce qui est nouveau et encourageant, c’est que les NT peuvent rapprocher les entendants et les non-entendants dans la mesure où la communication est de plus en plus multimodale et qu’on dispose de codes qui ne sont plus simplement verbalisés ou oraux pour construire du sens.

Jean-François Sicot ne craint pas la disparition de la langue des signes mais il estime que les difficultés viennent d’un manque de recul des sourds par rapport à la LS. En effet, les sourds n’ont pas eu de cours sur leur langue et c’est donc un miracle qu’elle existe encore. Il rappelle le combat que mène depuis 20 ans l’association Deux Langues pour une Education (2LPE) pour faire reconnaître la LS et constate que les NT favorisent son évolution et constituent un espoir pour elle. En revanche, l’équilibre entre le français et la LS passe par la création d’archives de son évolution sur un support adapté et il semble qu’en France aucune initiative de ce genre n’ait été prise.

NDLR : Pour chaque atelier : un ou deux témoins ont présenté leur expérience, un animateur a conduit le débat succédant à cette présentation, un rapporteur a rassemblé en thèmes principaux les questions abordées lors du débat.

Pour citer cet article :  Torrens Virginie et Sicot Jean-François (2003). "Usages de la communication électronique dans la communauté sourde".  Actes des Quatrièmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  31 mai et 1er juin 2002.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 21-26.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document538.php (consulté le 27/04/2017)

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