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En quoi et pourquoi les dispositifs médiatiques en réseaux affecteraient-ils les échanges et la relation ?

Ateliers

Par Jean-François Cerisier

Publié en ligne le 29 août 2006

Il y a une vingtaine d'années à peine, au cours de l'année scolaire 1983-1984, une institutrice d'une école primaire poitevine invitait l'un de ses voisins à venir témoigner de son expérience auprès de ses élèves de CM2. Celui-ci venait de passer un an à la base française de Terre Adélie en qualité de technicien, responsable du chauffage de la base. Inutile de dire combien les échanges avec les élèves furent passionnés, empreints de curiosité et d'admiration. La rencontre fut l'objet d'étonnements réciproques ; elle était extraordinaire au sens propre du terme. Année scolaire 1999-2000, cherchant sur internet des ressources documentaires traitant de l'Antarctique pour proposer à ses élèves de 6ème l'étude d'un paysage désertique, une enseignante du Val d'Oise obtenait l'adresse électronique de scientifiques des trois stations australiennes antarctiques. Contacté par mail, le chef de la station de Mawson accepta de correspondre avec ses élèves. Deux mois durant, les élèves ont alors pu échanger avec les scientifiques de la station sur des questions relatives à leurs conditions de vie et à leurs travaux afin de préparer une exposition à l'attention des autres classes du collège. Dans ce deuxième projet, les élèves ont, eux aussi, manifesté un grand enthousiasme. Pourtant la relation établie entre les élèves et leurs interlocuteurs a radicalement été transformée par l'usage d'outils de communication en réseau. Les élèves ont probablement été plus étonnés par la singularité du contexte de vie de leurs interlocuteurs que par le dispositif de communication mobilisé, aussi sophistiqué qu'il soit mais désormais assez banal. Un documentaire de Ian Cumming, intitulé « Le soleil de minuit » et réalisé en 19961, montre combien l'évolution des outils de communication affecte le sentiment d'isolement ressenti par les personnels de la base de Mawson. Certains d'entre eux se réjouissent qu'internet les relie en permanence au reste du monde. D'autres regrettent le temps où les difficultés de communication faisait d'eux les " égaux des astronautes ". On peut lire dans cette évolution des situations et des représentations qu'elles induisent ce que Paul Virilio (1997) analyse comme la fin possible de la géographie en observant comment la continuité des territoires virtuels vient progressivement se substituer à la réalité des topologies territoriales.

Ces transformations de la relation découlent de multiples facteurs qui ne relèvent pas seulement des outils de communication utilisés. Il semble toutefois légitime de chercher les effets inhérents aux caractéristiques du dispositif médiatique. Sans procéder à une analyse approfondie des deux situations rapportées2, on peut notamment observer que l'emprise mondiale d'internet qui a permis d'établir la communication avec le chef de la station de Mawson, la vitesse d'acheminement des messages qui a levé l'obstacle de la distance et les modalités de communication textuelle et asynchrone offertes par le courrier électronique ont fortement affecté la nature des interactions.

En toute première lecture, l'intitulé Présence à distance incite à croire que l'on pourrait réduire l'appréhension des réseaux à leur dimension « connective » en ce qu'ils permettent la mise en relation des individus ou des groupes distants. Notons d'ailleurs qu'il s'agit non seulement de s'affranchir de distances spatiales mais également temporelles. Ainsi, le courrier électronique facilite-t-il par exemple la communication avec un interlocuteur éloigné dont ne connaît pas nécessairement la localisation mais aussi celle avec un destinataire temporairement indisponible. Nos expériences personnelles quotidiennes confirment combien ces deux plans sont imbriqués. Le mail se révèle idéal pour adresser un courrier au collègue, à l'étudiant ou l'ami éloigné mais il s'avère également des plus appropriés pour surmonter toutes les difficultés de synchronisation des échanges. Plus besoin de s'assurer de la présence du destinataire, le message attendra ce dernier qui aura d'ailleurs toute latitude de décider de l'instant de sa consultation ainsi que de l'éventuelle réponse à formuler. Plus besoin non plus de connaître sa localisation, le destinataire nomade saura accéder à sa messagerie en tout point du réseau. Finalement, cet outil de communication permet aux interactants de s'abstraire, au moins partiellement, des contingences de la co-présence. Pas plus l'unité de temps que l'unité de lieu n'est indispensable pour établir une communication avec ce type d'outil qui assure ces fonctions de connexion spatiale et de connexion temporelle. Les autres outils de communication en réseau traitent les dimensions spatiales et temporelles de l'échange en fonction de leurs caractéristiques techniques et fonctionnelles.

Même si l'air du temps nous y invite, on ne saurait réduire les outils de communication en réseaux à internet ni oublier que tous ne fonctionnent pas en réseaux. Les technologies de communication plus anciennes tentaient, elles aussi, de se jouer du temps et de l'espace. En préambule de son Histoire de la communication moderne, Patrice Flichy (1991) cite l'exemple du Père Strada qui conseillait en 1616 « aux amants séparés par les rigueurs de leurs familles de mettre à profit la sympathie manifestée l'une pour l'autre par deux aiguilles de boussole » pour communiquer. Plus réalistement, c'est à la fin de ce même XVIIème siècle qu'a été inventé le télégraphe optique. Dans les deux cas, les dispositifs visaient à une réduction sinon une suppression de la distance et du temps.

L'évolution des technologies de communication s'inscrit ainsi de façon continue dans cette perspective. Dans un article traitant de la filiation historique des réseaux de communication, Paul Ries (1999) situe internet dans le prolongement des réseaux postaux. Il nous rappelle que le temps d'acheminement des messages a toujours constitué un critère d'efficacité des systèmes de communication postaux. Ainsi, « même quand les conditions sont bonnes et la sécurité assurée, […] un messager [ à pied] parcourt, en moyenne, six kilomètres par heure sur de courtes distances [… Alors qu'] un cavalier expérimenté atteint une vitesse moyenne de 12 kilomètres à l'heure ». Connaissons-nous la vitesse moyenne d'acheminement d'un courrier postal aujourd'hui et celle d'un message électronique véhiculé au travers d'internet ? Sans pouvoir répondre précisément, on sait que (lorsque les conditions sont bonnes et la sécurité assurée…) la modernisation des technologies usitées est en particulier destinée à accroître le débit des flux de communication. Il ne s'agit pourtant que d'amélioration et l'on peut assez aisément positionner les différentes technologies exploitées au cours des temps, en réseaux ou non, sur un continuum : des plus lentes aux plus rapides. L'observation des technologies de l'information sous cet angle ne permet donc pas d'identifier de réelles singularités de la communication en réseau quant aux effets produits dans le registre de la présence à distance.

Si les performances des outils de communication exprimées en termes de débit ne suffisent pas à les qualifier, on pourra s'intéresser à la nature des flux échangés. Nicholas Negroponte (1995) distingue les systèmes fondés sur un transport de la matière à ceux véhiculant de l'information. Il oppose ainsi le déplacement des atomes à celui des bits et estime qu'il s'agit là d'une véritable révolution « irrévocable et irréversible ». Même si l'accélération de la virtualisation des échanges accrédite largement cette thèse, le passage de l'atome au bit ne s'opère cependant pas de façon binaire et tranchée. Des systèmes de communication basés sur l'information immatérielle existent depuis longtemps parmi lesquels on peut citer des technologies aussi diverses que les chants basques permettant la communication entre bergers d'un versant à l'autre de la vallée, les signaux de fumée ou les tam-tam dont la réalité historique ne cède en rien aux évocations romanesques qu'elles suscitent ou des dispositifs comme le télégraphe optique de Chappe. Parallèlement, nul ne conteste l'utilité et l'importance du transport des biens et des personnes. Il n'est pour s'en convaincre que d'observer le développement continuel et massif des infrastructures de communication routières et aériennes. Cette distinction ne s'exprime donc pas en termes de substitution mais de complément et elle permet de définir deux familles de réseaux de communication.

Les réseaux qui nous intéressent ici transportent de l'information et, selon les technologies employées, la nature des informations transmises varie notablement : visuelles (textes, images fixes ou animées), sonores et même kinesthésiques ou olfactives. Jean-Louis Weissberg (1999) nous a montré3 que l'évolution de ces technologies tend vers l'imitation, c'est-à-dire la perfection de la représentation analogique à distance. Les différentes caractéristiques du modèle étant plus ou moins finement et justement transportées, il propose le concept de coefficient charnel pour rendre compte de la fidélité du dispositif technique. On voit bien, là encore, comment les technologies en usage aujourd'hui se distribuent selon ce coefficient. Nous avons tous pu, par exemple, observer les apports d'un système de visioconférence dans ce domaine par rapport à un échange téléphonique4 et nous en avons également expérimenté les limites. Co-présence virtuelle en visioconférence et co-présence matérielle présentent tout de même d'importantes différences… Ces caractéristiques, pour essentielles qu'elles soient, ne relèvent pourtant pas davantage que les questions de vitesses de transmission d'une organisation spécifiquement réticulaire des moyens de communication.

On peut alors s'interroger sur l'existence d'effets spécifiques à l'organisation en réseaux des systèmes de communication. Si l'on définit simplement comme réseau un ensemble d'individus reliés par le dispositif technique, on peut distinguer différentes structurations de la communication. Certains modèles, comme la structuration en étoile (un vers tous), décrivent une situation de diffusion de l'information sur le mode des mass-médias. D'autres traduisent un routage arborescent de l'information, c'est-à-dire hiérarchisé comme le réseau de distribution postal par exemple. D'autres, enfin, reposent sur la possibilité offerte à tous d'interagir avec tous les autres en fonction des choix de chacun (structure full-graph), ce qui est le cas des réseaux commutés comme le sont les réseaux de téléphonie mobile ou internet. Cette notion de commutation, empruntée au champ de la téléphonie, peut être définie comme la possibilité d'établir des « circuits » au sein d'un réseau où chaque point peut potentiellement être connecté à n'importe quel autre. Contrairement à la diffusion où l'émetteur « sème » son message, la commutation suppose l'établissement intentionnel et souvent temporaire d'un ensemble de liaisons point-à-point.

Cette caractéristique inhérente aux réseaux commutés modifie profondément les possibilités offertes aux usagers des systèmes de communication en leur donnant la maîtrise de la structure de communication. Marc Guillaume (1999, 2000) voit dans la fonction de commutation une importance stratégique dont l'importance égale celle de la transmission. Il y voit " la possibilité de transformer tout ensemble en un réseau actif, d'accélérer son évolution ou son auto-organisation " et évoque même la " révolution commutative ". Les deux réseaux que nous fréquentons tous quotidiennement, le réseau téléphonique et internet illustrent certains des effets de la commutation sur la présence à distance et en particulier la part d'autonomie déléguée aux interactants sur l'établissement même de l'interaction.

Une autre caractéristique des réseaux commutés modernes donne, me semble-t-il, une portée nouvelle au concept de présence à distance. Il s'agit de l'extension de l'emprise des réseaux. Les effets de la commutation et l'accélération des vitesses de transmission ou l'accroissement du coefficient charnel sont restés modestes tant que le nombre d'usagers demeurait faible. Les transformations opérées par l'usage du téléphone mobile illustrent cet effet de seuil. Réservé à l'usage d'une minorité il y a quelques années seulement, il altérait des comportements circonscrits à des groupes et des pratiques sociales très spécifiques, le plus souvent professionnels. Diffusé à très large échelle, il affecte non seulement des groupes dans leurs conduites propres mais entraîne des modifications multiples et généralisées : des effets induits qui s'étendent jusqu'à concerner ceux d'entre nous qui ne possèdent ni n'utilisent de portable5.

C'est donc sans doute la conjugaison des effets des différentes caractéristiques propres aux outils de communication en réseaux, amplifiés par l'ampleur de leur diffusion qui font que ces effets, qui restent relativement anodins lorsqu'ils sont considérés isolément, produisent dans la réalité des situations de communication tout à fait originales. Les effets ne sont plus alors réductibles à de simples questions de connexions entre les individus ni même à la nature de leurs échanges mais aussi aux significations produites pour chacun des interactants.

Les quatre ateliers, dont les articles suivants rendent compte des exposés de leurs animateurs et des débats qu'ils ont animés, traitent des effets des dispositifs médiatiques en réseaux sur la nature des relations qui s'établissent à distance. Cette thématique, commune aux quatre ateliers, est abordée selon des points de vue différents, en référence à des situations diverses. Luc Jaëcklé explore la façon dont les dispositifs médiatiques altèrent la temporalité des interactions et des perceptions individuelles du temps, à partir de l'analyse d'un environnement d'apprentissage à distance. Bertand Sève et Éric Hauswirtz proposent une réflexion sur la création de communautés professionnelles en présentant le projet qu'ils conduisent dans un grand groupe bancaire afin d'élargir la formation à distance à l'ensemble des collaborateurs du groupe. Le même concept de communauté virtuelle est présenté par Hélène Ormières comme une opportunité pour favoriser le travail des enseignants en équipes. Contrairement aux trois approches précédentes, le point d'entrée de Cécile Cau ne concerne pas un public spécifique. Elle propose des observations et une réflexion sur l'impact d'internet sur le lien social. Les quatre approches sont très différentes et, si elles ne peuvent prétendre épuiser le sujet, permettent une triangulation des questionnements et des approches très intéressante et féconde.

Pour citer cet article :  Cerisier Jean-François (2001). "En quoi et pourquoi les dispositifs médiatiques en réseaux affecteraient-ils les échanges et la relation ?".  Actes des Deuxièmes Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  24 juin 2000.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 97-102.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document451.php (consulté le 23/05/2017)

Notes

1 Documentaire diffusé sur la chaîne Planète en janvier 2001 au sein d'une série de six vidéogrammes consacrés à l'Antarctique.
2 Je tiens à préciser que ces deux situations éducatives relatées ici et comparées ne sont pas fictives.
3 Cf. l'article de Jean-Louis Weissberg.
4 Ainsi que l'intervention à distance en visioconférence de Gareth W. Roberts l'a montré au cours de cette journée (cf. son article).
5 Selon les données publiées dans Le monde interactif du mercredi 17 janvier 2001, 50 % des français étaient équipés d'un téléphone portable fin 2000 alors qu'ils n'étaient que 2,2 % cinq ans auparavant. Même si la progression reste plus modeste, l'emprise d'internet, négligeable il y a quelques années, s'accroît également de façon considérable. Selon une enquête conduite par Pro Active Internationale, le pourcentage d'internautes actifs (s'étant connectés au moins une fois à internet dans les quinze jours ayant précédé l'enquête) s'élevait à 24% des européens de plus de 15 ans en mars 2000 et à 27,3% en octobre.

Bibliographie

FLICHY Patrice.- Une histoire de la communication : Espace public et vie privée. Paris, Éditions La découverte, 1991

GUILLAUME Marc.- L'empire des réseaux. Paris, Descartes & Cie, 1999

GUILLAUME Marc.- L'avenir des réseaux, in Réseaux humains / Réseaux technologiques. Avec les nouveaux outils, quelle communication humaine se construit ? Des exemples, des questions. CNDP/CRDP de Poitou-Charentes, Collection Documents, actes et rapports, 2000, pp. 13-32

NEGROPONTE Nicholas.- L'homme numérique. Paris, Robert Laffont, 1995

RIES Paul.- Internet avant la lettre. Pour la Science. Paris, n°261, juillet 1999
http://www.pour-la-science.com/numeros/pls-261/presence.htm

VIRILIO Paul.- Fin de l'histoire, ou fin de la géographie ? Un monde surexposé. Le Monde diplomatique. Paris, août 1997
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/VIRILIO/8948.html

WEISSBERG Jean-Louis.- Présences à distance. Déplacement virtuel et réseaux numériques : Pourquoi nous ne croyons plus la télévision. Paris, l'Harmattan, Collection Communication et civilisation, 1999

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n° 2

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    Responsable du DESS « Ingénierie des Médias pour l’Education », Université de Poitiers.

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