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Communauté d’intérêt : l’un des modèles émergents de la communication électronique en réseau ?

Communauté d'intérêt

Par Jean-François Cerisier

Publié en ligne le 28 août 2006

Résumé : Interroger les rapports qu'entretiennent « réseaux humains » et « réseaux technologiques » conduit tout naturellement à rechercher la présence éventuelle de communautés installées sur internet afin d'en appréhender la nature et la dynamique de fonctionnement. Cet angle d'observation souligne combien usages et outillages sont interdépendants. Il apparaît impossible de déduire tous les usages des seules caractéristiques techniques des dispositifs techniques. La conception des environnements de communication résiste tout autant à la stricte logique mécaniste de l'ingénierie. Une approche dialectique s'impose.

Abstract : A questioning of the relationship between “human networks" and "technological networks" leads naturally to an investigation of some of the Internet-based communities with a view to understanding their very nature and operational dynamics. A view from that angle will bring to light the close relationship that exists between the tools and their uses. Some of those uses are not brought about merely by technological features within the systems. The design of communication environments cannot be reduced to a strict, mechanistic logic either. This calls for a dialectical approach.

Pour la plupart d'entre nous, des représentations d'internet confinant au mythe, véhiculées par la presse ou le bouche à oreille, ont précédé nos premières expériences réelles d'usagers. Arguments publicitaires, politiques, voire idéologiques pour les uns, moyens didactiques pour les autres, quelques métaphores largement vulgarisées nourrissent ce processus. Ici, un fournisseur d'accès nous offre «le monde au bout des doigts» et, d'un « simple clic », l'accès au fameux « réseau des réseaux ». Là, un des plus importants éditeurs du marché choisit la barre de navire pour logotype : une façon pour lui de nous installer aux commandes de son logiciel avec lequel nous pourrons « naviguer» dans un «océan» de « connaissances ».

L’internaute débutant découvre rapidement combien cette représentation latente d’Internet s’avère simplificatrice voire erronée. Comment en effet oser filer cette métaphore de la bibliothèque universelle ? Ne s'agit-il pas au mieux d'une utopie dans un monde où plus d’un terrien sur deux ne peut même accéder au téléphone ? Notre pratique personnelle nous montre combien cette corrélation est implacable et culpabilisatrice qui rapproche géographie politique et économique de la topologie d'Internet, des infrastructures qui le caractérisent et des flux qui expriment sa dynamique. De nombreux indicateurs confirment cette hétérogénéité dans la distribution des ressources et des usages. De récentes estimations attribuent aux Américains du Nord un tiers des internautes et aux Européens un deuxième tiers alors que le troisième se répartit entre toutes les autres parties du monde. Il en va de même de la distribution planétaire du nombre de serveurs ou de celui des sites. La mise en ligne des contenus traduit peut-être plus encore ces disparités. Non seulement les quelques pays les plus développés économiquement éditent la presque totalité des contenus disponibles en ligne mais ils sont seuls à pouvoir diffuser les richesses culturelles des autres qui ne disposent ni des moyens ni des savoir-faire requis pour le faire eux-mêmes. Ainsi, assiste-t-on à une sorte d'aspiration patrimoniale des pays dits «du sud » vers ceux «du nord ». Les langues constituent elles aussi un outil de lecture efficace du déploiement des services et contenus en ligne. Quelques-unes seulement représentent la presque totalité des documents en ligne. La prégnance de l'anglais est manifeste. D'autres communautés linguistiques ont développé des actions visant à garantir une présence significative sur le réseau. Différents programmes bilatéraux ou multilatéraux ont ainsi été mis en œuvre dans l'espace francophone. La plupart des langues restent pourtant toujours absentes ou presque du réseau.

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Source : MIDS (Matrix Information and Directory Services, juillet 1999, http://www.mids.org )

Les points de repères et les exemples pourraient être multipliés. Tous semblent contribuer à accréditer l'hypothèse selon laquelle usages d'Internet et activité économique se superposent. Ainsi peut-on aisément appréhender le rapprochement entre la distribution mondiale des usagers d'Internet et celle du produit national brut de chaque pays.

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Qu’il s'agisse de l'analyse que chacun d'entre nous peut faire de sa propre expérience ou de l'analyse d'indicateurs objectifs, tous les éléments convergent pour témoigner des forts contrastes et des inégalités qui traversent les usages d'Internet. Reste à mesurer si Internet est de nature à les réduire et à quelles conditions, ou, au contraire s’il les accuse, favorisant l'émergence de mécanismes que certains n'hésitent pas à qualifier de « cyberexclusion » ou de «cyberapartheid». Ces enjeux ne sont plus depuis longtemps entre les seules mains des techniciens et il y a lieu de s'interroger avec Robert Reich1 pour savoir si «l'individu cosmopolite qui a une perspective mondiale choisira [...] d'agir avec équité et compassion». Ces points de vue nous renvoient à la dimension politique de la problématique et donc à ses corollaires culturels et éducatifs, responsabilité des systèmes éducatifs est manifestement entièrement engagée dans ces processus.

Reste également à évaluer si à cette distribution géopolitique et finalement sociale des usagers et des usages s'ajoutent d'autres facteurs qui contribuent à dessiner et à délimiter nos usages d'Internet. Une focalisation sur nos pratiques individuelles montre combien elles procèdent de démarches diverses et personnelles qui échappent partiellement au déterminisme économique.

S'agissant de la messagerie interindividuelle par exemple, l'analyse de nos carnets d'adresses électroniques et l'observation de nos pratiques s'avèrent éclairantes. Bien que les coûts des communications locales et distantes soient identiques pour l'internaute, nous continuons à communiquer plus volontiers par courrier électronique avec des interlocuteurs proches et connus. Ce sont d'abord des réseaux humains préexistants qui investissent progressivement Internet. C'est bien souvent en premier lieu le réseau professionnel et les messages échangés à une échelle géographique restreinte, parfois même seulement réduite à la communication d'un bureau à l'autre. Ce sont ensuite les amis, la famille. À ces interlocuteurs connus s'ajoutent plus ou moins vite et en quantité variable selon la diversité de nos profils, d'autres correspondants partageant les mêmes préoccupations, les mêmes passions que les nôtres. De proche en proche, ils viendront étendre et compléter nos réseaux. Certains d'entre eux resteront des correspondants virtuels, sans voix ni visages. D'autres non, et nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont déjà vécu l'expérience parfois déroutante de rencontrer dans la « réalité » une personne avec laquelle ils communiquent déjà depuis longtemps dans la « virtualité » des relations électroniques. Les frontières habituelles de l'intimité peuvent en être singulièrement affectées.

Dans le registre documentaire, il convient aussi d'estimer nos besoins et nos pratiques et de les confronter à la réalité des ressources en ligne et des outils qui en autorisent l'accès. Somme toute, nos besoins documentaires et nos désirs d'information s'avèrent limités, tout autant que notre connaissance des outils d'accès et de leurs procédures de mise en œuvre ainsi que notre représentation des corpus existants. Ces contraintes sur notre activité peuvent évoluer et changer dans le temps. Elles dessinent le cadre qui permet à chacun d'entre nous de construire son propre espace documentaire. Chacun bâtit sa cartographie personnelle des réseaux, des contenus disponibles et de leur organisation. Les choix de lieux, d'échelle, de légende, de système de projection, et de coordonnées, tous les modes de repérage et de navigation ou presque diffèrent d'une personne à l'autre. Cet espace documentaire n'est pas isomorphe à la structure objective des documents concernés. Il ne s'agit pas d'une simple appropriation à l'identique d'un sous-ensemble des documents en ligne, loin s'en faut. Pour en qualifier la forme, il paraît plus juste d'évoquer un processus d'anamorphose produisant, au final, une représentation unique des contenus visités et de leurs liens. Les sites personnels nous offrent bien souvent des traces superficielles mais significatives de ce processus, notamment au travers des liens proposés. De façon sans doute réductrice mais bien réelle, le « propriétaire » du site nous ouvre son espace intérieur. Il n’est pas rare de découvrir dans de telles occasions, sur de tels sites, des références qui nous renvoient hors l’internet. Ici, il s’agit d’une citation littéraire, là d’une référence bibliographique, là encore de l’indication d’un film ou d’un espace physique comme un musée. Voilà quelques indices qui relativisent les propos tenus sur le caractère exclusif de la pratique des nouveaux réseaux. Nos espaces documentaires ne sont pas propres au média. Nos représentations d'internet trouvent place dans un espace plus vaste ainsi qu'en témoigne un fil de discussion2 portant sur le « discours de Necker » relevé dans les archives de la liste de diffusion H-Français3 qui réunit un millier d'enseignants d'histoire-géographie :

  • Colistier 1 : « Je prépare actuellement mes cours sur la Révolution française [...] et je suis à la recherche du discours de Necker ou de Louis XVI suite aux revendications des ordres aux états généraux [...] rien sur Cliotexte ou les autres sources web que je connais ».

  • Colistier 2 : « Les discours de Necker sont trouvables aux Archives parlementaires [...] À la limite, F. Furet et Ran Halèvy ont édité au moins des recueils de discours de l'époque... ».

  • Colistier 3 : « Si c'est celui du 23 juin, une funeste division jette l'alarme dans tous les esprits, il est reproduit en extrait dans le Nathan 2nde, 1987, p. 85 ».

Cet échange illustre également la place des relations humaines dans l'usage des réseaux technologiques. Dans cet exemple, on observe combien la logique inférentielle humaine (non automatisée) et la dimension relationnelle voire affective des échanges modifie la démarche de recherche et ses résultats. Cette approche ne s'oppose en rien à la mise en œuvre d'outils formels de recherche d'information. Ce sont deux aspects complémentaires et indissociables d'un même processus.

Intentionnellement ou non, de façon militante ou passive, avec défiance ou conviction, chaque internaute s'intègre, avec une conscience aiguë de le faire ou pas, à différentes communautés virtuelles éphémères ou pérennes. Ainsi la représentation donnée très fréquemment d'Internet comme un réseau de réseaux s'avère tout aussi opérante sur le terrain des usages qu'elle est valide dans le domaine technologique. À cette organisation naturelle des usages selon un axe thématique, s'ajoute la propension ou le besoin ressenti par les internautes à se regrouper. Et cette aspiration semble d'autant plus impérative et urgente qu'Internet est vaste et hétéroclite.

Intérêts partagés et besoins d'échanges, s'ils sont pris en considération comme éléments structurant la conception d'un dispositif de communication peuvent se traduire par la création, l'organisation et l'animation de « communautés d'intérêts en ligne ». Le développement de tels dispositifs consiste à exploiter différents types de services en ligne (sites web, forums, messageries, listes de diffusion, IRC, ICQ... ) pour les mettre au service de ladite communauté de la façon la plus efficace et rationnelle possible.

Plusieurs études récentes portant sur le développement d'Internet et de ses usages insistent sur cette dimension. Prenant acte de l'existence « spontanée » de communautés d'intérêts émergeant de facto des usages, elles s'intéressent à la place que ces communautés virtuelles occupent et aux rôles qu'elles jouent aux côtés des autres usages. On peut évoquer, à titre d'exemple, le rapport remis le 17 juin dernier par Jean-François Abramatic4, au gouvernement français dans le cadre du Programme d'action gouvernementale. Titré « Développement technique d'Internet » ce rapport5 est plus prospectif que descriptif de l'existant. Il place en exergue le fait que le développement des usages et celui des infrastructures sont indissolubles et cite à plusieurs reprises les communautés d'intérêts en ligne comme l'un des modèles actuels susceptibles de succès. Qu'ils se baptisent « communautés d'intérêts en ligne », « communautés virtuelles d'intérêts » ou « communautés d'intérêts électroniques », ces environnements de communication se multiplient.

Sans espérer proposer une typologie totalement efficace, il est possible de risquer quelques catégories. Elles sont loin d'être «étanches». Elles ne résistent guère à un examen attentif, se recoupent et se superposent partiellement mais possèdent des qualités heuristiques certaines qui permettent de mieux appréhender les mécanismes constitutifs de ces communautés.

Relevons, en première analyse, trois catégories : des communautés thématiques, des communautés professionnelles et des communautés induites par le déploiement des infrastructures et des outils de communication.

Ce sont les amoureux du Margaux, les fans de Madona, les adeptes du saut à l'élastique, les boursicoteurs ou les doomers. Ces communautés sont initiées pour répondre à des objectifs qui peuvent aller de la passion désintéressée de leurs promoteurs à l'appât du gain. Dans ce dernier cas, les communautés d'intérêts représentent en effet un puissant outil de prospection commerciale et de marketing très ciblé. Créer et faire vivre une communauté peut en effet se traduire en terme de constitution et de fidélisation de clientèle, d'une clientèle dont on apprend les besoins, les ressources, les profils. Les indices sont très nombreux qui permettront à l'usager de repérer aisément à quel type de communauté il a affaire.

Qu'il s'agisse de communautés à but commercial ou non, leur schéma de développement semble analogue. Une personne physique, un groupe très restreint de personnes physiques ou une entité économique met en ligne le germe de la communauté sous des formes différentes : un site, une liste de diffusion, un forum ou diverses combinaisons des trois. L'émergence et la croissance de la communauté se produisent ensuite par contagion et agrégation. Le « bouche à oreille » électronique représente le vecteur principal de diffusion pour les communautés non commerciales avec les inscriptions aux différents annuaires et moteurs de recherche. À ces démarches, s'ajoutent des campagnes publicitaires en ligne et hors ligne pour les promoteurs de communautés commerciales avec des budgets de communication à très forte croissance.

Observons enfin que c'est la nature des critères d'appartenance qui caractérise au mieux les communautés de cette catégorie. Le groupe est moins défini en extension, c'est-à-dire par la liste de ses membres, qu'en compréhension par l'expression du thème fédérateur.

Citons en premier lieu les intranets d'entreprises ou d'institutions. Contrairement aux internautes participant aux communautés thématiques, les usagers des intranets se définissent en extension. C'est-à-dire par l'appartenance à une liste fermée d'adhérents. Il s'agit là d'un modèle de communication interne en plein développement. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir les listes d'offres d'emploi et d'y repérer l'ampleur des besoins des entreprises en termes de capacités à concevoir et mettre en œuvre des environnements de communication intranets.

Au-delà de leurs aspects fonctionnels les plus visibles destinés à favoriser une communication plus rationnelle et rapide au service de l'efficacité immédiate, ces intranets se voient explicitement ou non affecter l'un ou l'autre des quatre objectifs suivants.

II s'agit, d'une part pour l'institution de délivrer un message de modernité tant à l'interne qu'à l'externe. De la même façon qu'il n'est plus « imaginable » pour une entreprise d'une certaine ampleur, sauf dans le cas d'une intentionnalité assumée et annoncée, de ne pas « s'afficher » sur le web, il sera, sous peu, suspect de n'avoir pas mis en place un intranet.

La création d'un intranet vise bien souvent également un objectif identitaire. Il s'agit essentiellement, à l'interne, de renforcer le sentiment communautaire. L'expression métaphorique « badger à l'entrée » est sans ambiguïté. Décliner sur la page d'accueil du site intranet son identité et son mot de passe et accrocher son badge à la poche de sa chemise ou de sa veste représentent des actes symboliquement équivalents. La métaphore est bien souvent filée un peu plus avant. Des procédures d'accueil réservées aux visiteurs leur permettront l'accès à certaines zones de l'entreprise ou de son intranet. Pour les entreprises qui « ouvrent » leur intranet à leurs fournisseurs, partenaires ou clients, c'est alors l'extranet, entre intranet et Internet.

Certains intranets sont d'abord les instruments d'une transformation des méthodes de travail vers des pratiques coopératives. Aux fonctionnalités usuelles, outils de communication en réseau, viendront alors s'ajouter de nouveaux outils. C'est le groupware.

Enfin, le développement d'un intranet vise parfois à outiller des démarches de formation des personnels fondées sur le concept de l'entreprise apprenante. L’environnement de communication est alors conçu selon deux axes. Le premier comprend  toutes les fonctionnalités relevant du stockage et de l'accès à l'information, destinées à la constitution du capital intellectuel de l'entreprise. Le second organise la communication horizontale afin d'exploiter au niveau individuel le patrimoine collectif et de l'enrichir.

Des effets induits par l'usage des intranets échappent parfois aux objectifs de leurs  promoteurs. La traditionnelle superposition des structures hiérarchiques et des circuits  d'information s'estompe. Cette évolution nécessite sans aucun doute de « repenser » la communication interne.

Bien que les intranets d'entreprises ou d'institutions soient très spécifiques des communautés professionnelles, d'autres formes communautaires coexistent. Des communautés professionnelles à organisation qualifiée de «verticale» sont fondées sur l'appartenance à une même branche professionnelle telles que les acteurs de l'industrie automobile, ceux de l'éducation ou ceux de la presse. Elles n'excluent en rien les rapports de concurrence qui s'expriment selon une modalité « coopétitive ». À l'inverse une organisation valorisant des identités ou analogies de fonctions donne naissance à des communautés « horizontales » comme celles des formateurs, des chercheurs en sciences cognitives ou des développeurs exploitant tel langage de programmation. Ces communautés professionnelles semblent au moins partiellement échapper aux mécanismes concurrentiels pour s'ancrer sur des pratiques relevant davantage de l'entraide, de la mutualisation et de la solidarité.

Dans cette troisième catégorie, se trouvent les communautés « de fait », celles qui réunissent leurs usagers autour d'un ensemble de services techniques de base liés à l'accès ou à l'usage d'Internet : les communautés des «hébergeurs» gratuits ou payants (Altern, Multimania...) ; les communautés construites autour de grands outils de navigation, de filtrage et d'accès aux ressources (Altavista, Yahoo...) et celles des abonnés à des fournisseurs d'accès (Wanadoo, AOL...). Si l'on exclut les «hébergeurs» gratuits dont l'action est par essence militante et s'inscrit dans la mouvance du développement d'un Internet libre et solidaire, les motivations des autres sont mercantiles. Points de passage obligatoires pour les internautes, ils se situent dans les lieux stratégiques pour constituer au mieux les bases de données descriptives des clients potentiels pour tous types de produits et de services qu'ils exploiteront eux-mêmes ou vendront. L'extraordinaire fréquentation de leurs sites portails est en elle-même génératrice de revenus considérables, soit par rétrocession d'une partie des gains des opérateurs d réseaux, soit par la location d'espaces publicitaires.

Quel qu'en soit le type, quels qu'en soient les objectifs et les promoteurs, les communautés d'intérêts présentent une série de caractéristiques communes et partagent quelques traits saillants. Les participants se rassemblent autour de centres d'intérêts communs explicitement identifiés et ces éléments fondateurs sont suffisamment fédérateurs pour que la communauté existe et perdure. Une culture partagée se construit.

Certains repères disparaissent, induisant une forme de décontextualisation partielle des échanges. L'identification de l'identité d'un interlocuteur en est un exemple significatif. Notre capacité à appréhender l'autre est largement fonction des caractéristiques propres aux dispositifs de communication employés dans le cas d'échanges restreints à l'usage des réseaux. Non que l'on ignore tout de son correspondant mais son identité est sujette à caution, voire à manipulation. Les utilisateurs de communautés virtuelles ne sont pas toujours obligés de s'y présenter sous leur véritable identité, sous leur vrai jour. Les outils dont nous disposons restent impuissants à traduire certains éléments de notre personnalité (aspect physique et langage non verbal) et en survalorisent d'autres (la capacité à s'exprimer par écrit). De nouvelles références apparaissent et deviennent les codes et les rituels qui délimitent culturellement les communautés. Vous serez rapidement détecté comme novice, voire comme intrus, si vous ne maîtrisez pas l'usage des raccourcis langagiers utilisés dans la plupart des «chats». Vous serez tout aussi rapidement évalué dans votre capacité à vous exprimer et votre connaissance des sujets traités dans les échanges d'une communauté d'intérêts scientifiques. L'estimation par les pairs de la maîtrise des codes nourrit les mécanismes identitaires. Elle permet de décider qui appartient et qui est exclu de la communauté. Il en va des espaces virtuels comme du monde réel.

D'autres observations encore s'appliquent aussi bien aux communautés virtuelles et réelles. On observe par exemple dans les deux cas, les mêmes tensions entre l'expression des intérêts individuels et celle de l'intérêt collectif. Une communauté efficace saura jouer de cette difficulté pour en faire l'un des moteurs de la dynamique communautaire. Il s'agira davantage de valoriser les différences que de les opposer. Cette remarque suppose l'existence d'une animation. L'activité de la communauté semble directement proportionnelle à la qualité et l'importance de l'animation.

La matérialisation en ligne (si l'on peut dire) d'une communauté d'intérêts se traduit par l'exploitation conjointe et complémentaire de différents outils et services :

  • des services basés sur des actes volontaires de consultation (site web, messageries synchrones ou asynchrones, forums... ),

  • des services organisés selon un principe de diffusion (publipostage, technologie push...).

On a de plus en plus affaire à des dispositifs complexes et composites qu'à de simples sites web classiques. Leur administration et leur animation s'en trouvent d'autant plus importantes et difficiles.

La conception de ces environnements de communication doit répondre à différentes contraintes spécifiques. Malgré la cohérence et la cohésion caractéristiques des communautés d'intérêts, il est tout d'abord nécessaire de prendre en compte la diversité résiduelle du public, ce qui exige la mise en œuvre d'accès « profilés ».

L'exploitation de toutes les ressources utiles à la communauté, qu'elles soient le fruit d'une démarche éditoriale interne ou qu'elles préexistent de manière externe et indépendante doit être organisée et régulée. Comment éviter les redondances et valoriser les ressources existantes en apportant une plus-value significative ? Comment élaborer une stratégie basée sur un principe de subsidiarité où l'information est éditée par ceux qui la détiennent, au niveau « juste » ?

Se posent également les difficiles questions de validation des contenus et d'agrément éventuel des usagers.

Entre une démarche éditoriale et une logique de service, le dispositif mis en œuvre doit tendre aux compromis qui permettront de surmonter les contradictions et les différences, voire les divergences d'intérêts.

De nombreuses autres questions et problèmes tout aussi lourds de conséquences sur les usages pourraient être évoqués qui tiennent à des registres aussi différents que l'ergonomie, l'économie, l'esthétique ou la technique. Ils montrent combien ces constructions qui paraissent parfois parfaitement spontanées et simples sont en fait complexes.

Finalement, la problématique sous-jacente à cette communication consiste à s'interroger sur la possibilité de voir exister des communautés « virtuelles » fonctionnant sur des modèles analogues à ceux qui décrivent les communautés « réelles ». L'analyse de leurs ressemblances et de leurs différences incite plutôt à conclure par une hypothèse différente. Elle met en relief les questions d'identité et d'intentionnalité des acteurs des communautés tant réelles que virtuelles et souligne l'impossibilité irréductible de « mettre bas les masques ». Elle fait apparaître que les limites imposées par les outils de communication en réseaux contribuent sans doute à renforcer et à renouveler des possibilités de travestissement déjà largement présentes et exploitées au sein des réseaux «réels». En somme, pourquoi ne pas explorer l'hypothèse selon laquelle toutes les communautés seraient virtuelles ?

Pour terminer ou plutôt pour opérer une transition avec la communication suivante, j'aimerais vous faire remarquer que nous sommes tous réunis (réellement pour tous ceux qui ont participé à cette journée de réflexion et virtuellement pour tous les lecteurs des actes) autour de préoccupations partagées sur les implications sociales et culturelles de l'utilisation des réseaux technologiques de communication. Voilà peut-être un thème de nature à initier et fédérer une communauté d'intérêts en ligne. Qui sait ? D'ailleurs, ce thème n'est pas étranger aux principes et préoccupations qui fondent et structurent l'oaNet. Sa logique, ses contenus vont nous être présentés par Frank Chameau et Benoît Roques comme une étude de cas mais peut-être aussi comme une invitation à rejoindre cette communauté d'intérêts.

Pour citer cet article :  Cerisier Jean-François (2000). "Communauté d’intérêt : l’un des modèles émergents de la communication électronique en réseau ?".  Actes des Premières Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  26 juin 1999.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 57-83.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document401.php (consulté le 25/06/2017)

Notes

1 R. Reich. L’économie mondialisée, Paris, Dunod, 1993.
2 Cet échange de messages est extrait d’un article portant sur la pratique en réseau de la recherche publié dans le n°29 d’octobre 1999 des « Dossiers de l’ingénierie éducative » du Centre national de documentation pédagogique (CNDP). Cette revue est disponible sous forme papier dans les CRDP et en ligne sur le site du CNDP à l’adresse http://www.cndp.fr .
3 Inscrite à l’annuaire des francopholistes (http://www.cru.fr), la liste H-Français, très active, est affiliée au réseau « Humanities & Social Sciences OnLine ». Un formulaire d’inscription et l’intégralité des messages archivés sont accessibles à l’adresse http://www.h-net.msu.edu/~francais/
4 J.F Abramatic est président du World Wide Web consortium.
5 L'intégralité de ce document peut être consultée en ligne sur le site dédié au programme d'action gouvernemental à l'adresse http://mission-dti.inria.fr/ .

n° 1

  • Jean-François Cerisier

    Chargé de mission, CRDP de Poitou-Charentes, GRAME (Groupe de Recherche sur l’Apprentissage et les Médias en Education) Université Paris 8.

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