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L’avenir des réseaux

L'avenir des réseaux

Par Marc Guillaume

Publié en ligne le 28 août 2006

Résumé : Penser les réseaux anciens et nouveaux dans leurs différences et leur genèse permet une approche plus adéquate de leur articulation. Dans la typologie qui est présentée, la commutation joue un rôle déterminant. Cette révolution commutative et la télétransmission opèrent une distribution, un classement des médias. L'analyse du fonctionnement des réseaux virtuels fait apparaître leur efficacité, leur puissance. Cette puissance peut fasciner ou/et être jugée comme réductrice sur le plan culturel et de l'acquisition du savoir. Un jugement définitif serait sans doute trop hâtif. Se soumettre unilatéralement aux logiques techniques des outils, c'est, à l'évidence, ouvrir la voie aux dérives du tout technologique mais ce n'est pas la seule voie possible.

Abstract : Some rethinking about old and new networks with their developments and their differences provides us with a clearer view of the way they interconnect. In the systematic study which is being presented here the "commutative" principle is the key element. The commutative revolution and teletransmission are bringing about a new distribution and classification of the media. A close monitoring of the actual operation of virtual networks will show their efficiency and power. That power could both fascinate and/or appear as detrimental to the acquisition of culture and knowledge and it would certainly be premature to pass a final judgement at this stage. A blind, one-sided submission to the technological logic inherent in the tools themselves would obviously open the door to the excesses of a domineering technocracy but there may be other options.

Les réseaux d'échanges existent depuis des millénaires, mais c'est seulement depuis quelques décennies que des réseaux d'une nature radicalement différente sont apparus. Face à cette révolution technique, il faut se garder de deux erreurs liées : penser le nouveau avec les catégories du passé et croire qu'il se substituera à l'ancien alors qu'il s'y ajoutera tout en le transformant et en étant transformé par lui.

Il importe donc d'esquisser une théorie des réseaux, de distinguer leurs principales catégories et de penser leurs interdépendances multiples.

Une première famille est constituée par les réseaux de communication et de transport des hommes et des choses, une autre est celle des réseaux virtuels ou immatériels qui assurent seulement le transport de signaux.

Il faut distinguer aussi des structures de réseaux et les regrouper autour de trois modèles principaux, ceux de la contagion, de l’irradiation et de la commutation. Plutôt que de présenter abstraitement cette typologie, nous l'illustrerons par une géologie succincte des réseaux.

Les réseaux spatiaux que les hommes ont utilisés pendant des millénaires ont joué un rôle essentiel dans les échanges de toute nature et contribué au passage progressif de hordes primitives, de communautés de taille réduite à de grands ensembles réunissant des milliers de hordes et construisant des peuples et des civilisations. Dans cette construction, les «nœuds» des réseaux (places de commerce, villes) ont pris une importance décisive, en particulier dans l'émergence des «économies-mondes» (F. Braudel, I. Wallerstein).

Avec l'invention de l'écriture, qui instaure la coupure entre préhistoire et sociétés historiques, ces routes et ces nœuds de communication ont pris une importance décisive. Les progrès concernant les supports de l'écrit - invention du papier, passage du volumen au codex, imprimerie et journaux, etc.- ont permis d'établir les premiers réseaux de savoir fondés déjà sur une dématérialisation partielle de ses supports.

Les réseaux du papier, ce que l'on appelle parfois la «galaxie Gutemberg» - mais la dénomination est simplificatrice - ont ainsi rendu possible l'accumulation des savoirs qui a donné naissance aux premières réflexions de la société sur elle-même ainsi qu'aux inventions techniques et à la révolution industrielle.

Le papier présente un caractère que les techniques contemporaines porteront à un niveau extrême : le stockage et le transport d'informations dans un faible volume. De plus, les réseaux du papier ne sont plus fondés sur le contact entre les personnes, c'est-à-dire sur des réseaux de contagion (d'interaction directe comme dans les situations d'épidémie, de bouche à oreille). Ils relèvent, surtout dans le cas du livre imprimé et du journal, d'un modèle d'irradiation dans lequel un centre - l'imprimeur, l'éditeur - diffuse l'information sur un ensemble de lecteurs potentiels.

Au début de ce siècle, les pays développés étaient donc dotés de réseaux de transport dont les progrès avaient accompagné la croissance économique et d'un réseau, au sens large de ce terme, de circulation des informations et du savoir, fondé sur les livres et les journaux. Ce sont ces deux réseaux qui ont permis le développement pendant deux siècles des savoirs scientifiques et techniques et la naissance des sciences sociales : démographie, histoire, économie, sociologie et ethnologie. Mais la société est restée profondément duale, ces savoirs restant inégalement partagés et seulement diffusés dans les pays qui s'industrialisaient et dans les classes sociales favorisées.

Depuis un siècle, deux évolutions ont brutalement accéléré cette première accumulation du savoir qui s'étend de la Renaissance à la fin du XIXe siècle.

L'apparition de moyens de transport rapides, en particulier de l'automobile, a donné aux réseaux spatiaux une puissance accrue et permis une autonomie individuelle qui a été un facteur majeur d'évolutions culturelles. Ce sont notamment ces réseaux et leur usage moderne qui ont transformé le monde en un réseau de villes et cette évolution ne peut que s'accentuer pendant le XXIe siècle. Dans le même temps, les réseaux immatériels sont apparus. Avec le téléphone et les massmédias (cinéma, radio et surtout télévision), l'information s'est affranchie des infrastructures de transport. Ainsi l'espace géographique s'est doublé d'un monde virtuel aux distances abolies.

La diffusion de l'information, des représentations dominantes et de certains savoirs s'est donc massifiée en quelques décennies et, de ce fait, la sociabilité est devenue urbaine, même pour les populations rurales. Cette évolution a fortement contribué à une large démocratisation et elle a favorisé un accès a priori égal pour tous au savoir et à la promotion sociale.

Même si ces nouveaux réseaux n'ont pas eu directement une influence décisive sur la production des savoirs ni même sur leur transmission - en particulier, les espoirs de développement du rôle éducatif de la télévision ont été en partie déçus - ils ont en revanche changé le niveau de conscience des populations, y compris dans des pays peu développés1. Le système scolaire a pris une amplitude considérablement accrue en termes quantitatifs et, dans le même temps, l'école a cessé d'être le seul dispositif de médiation des savoirs.

Il faut souligner aussi que la réflexion sociologique a fait la part belle à l'analyse de ces massmédias. Des penseurs marxistes ou appartenant à l'École de Francfort ont proposé les premières théories critiques de la radio. Puis, de McLuhan à Bourdieu, les analyses se sont multipliées et se sont concentrées, pour la plupart, sur les risques que la vidéosphère, en prenant le pas sur la graphosphère, pouvaient entraîner pour la démocratie et pour la pensée en général. Des très nombreux travaux consacrés aux rapports de l'écrit et de l'écran, il ressort que les massmédias ont sans doute freiné les progrès de la lecture qu'aurait dû entraîner le développement culturel tout en défavorisant, au moins en termes relatifs, les œuvres innovantes ou d'un accès difficile. Comme le pouvoir intellectuel est fondé depuis des siècles sur l'écrit et sur des fonctions de médiation que les massmédias court-circuitent, il n'y a pas à s'étonner que ce débat ait effectivement passionné les intellectuels.

En revanche, on peut regretter que les autres réseaux virtuels n'aient fait l'objet d'aucune analyse théorique de quelque ampleur. Ainsi ne peut-on citer aucun travail médiologique majeur sur le téléphone, ni même sur ses prolongements récents (télématique, téléphonie mobile) ni non plus sur l'informatique de réseau2. Or, ces médias ont pourtant joué un rôle de déstabilisation politique aussi marqué que celui des médias irradiants facilement contrôlables3. De plus, ils sont les précurseurs des réseaux virtuels d'aujourd'hui et de demain.

Ces réseaux ont une base technique : l'informatique, mais ils s'inscrivent dans une vision nouvelle qui dépasse largement ce cadre technique et, par ailleurs, ils reprennent a structure du modèle téléphonique en lui donnant une puissance démultipliée.

Il est facile de décrire ces nouveaux médias rassemblés sous des sigles (les TIC, les NTIC, etc.), des métaphores (les autoroutes de l'information) ou des notions trop larges ^société de l'information, économie digitale, économie du savoir, etc.).

D'abord, en termes industriels, en invoquant la convergence, qui n'est d'ailleurs pas garantie, des trois secteurs des télécommunications, de l'informatique et de l'audiovisuel, lesquels partagent en effet un nombre croissant de technologies génériques. Ces technologies ont bénéficié depuis un demi-siècle de «moteurs» particulièrement puissants :

  • la numérisation de toutes les formes de signaux, à l'origine des multimédias : les représentations du monde peuvent ainsi être stockées dans des mémoires électroniques ;

  • l'augmentation de puissance de ces mémoires et des microprocesseurs, résumée classiquement par la loi empirique de Moore;

  • les progrès des réseaux (fibres optiques, satellites, ATM, ADSL, etc.) et de la compression des signaux ;

  • les progrès du génie logiciel qui ont permis des améliorations ergonomiques simplifiant considérablement les usages. Cela a produit un changement culturel majeur car aujourd'hui chacun peut «piloter» des dispositifs complexes dans une multiplicité de réseaux, sans recourir à des professionnels.

Ces progrès rapides et convergents finissent par marquer fortement tous les outils auxquels ils s'appliquent. Ils se singularisent, dans l'ensemble du paysage technique et industriel, par l'augmentation de leurs performances, leurs innovations incessantes et la baisse de leurs prix. À un niveau superficiel, mais cependant bien réel, les réseaux virtuels et leurs outils de navigation trouvent leur unité dans cette révolution technologique qui perdure depuis des décennies et qui semble devoir se poursuivre encore dans les prochaines années.

Il ne faut pas cependant se contenter de cette unité descriptive des nouveaux outils. La disponibilité sans cesse accrue des moyens techniques, les flux océaniques d'informations dans un monde voué à l'obésité à cet égard, suscitent une fascination, complaisamment entretenue par les acteurs directement concernés par ces évolutions, qui finit par aveugler. Au-delà de ces descriptions et de ces propagandes, il est possible de définir les nouveaux médias dans leur unité conceptuelle. Ce qui est essentiel, ce sont les dispositifs qui permettent de faire évoluer les réseaux, de les reconfigurer, de les utiliser d'une façon radicalement nouvelle. C'est tout cela que l'on peut appeler le génie de la commutation.

Cette notion s'étend à tout ce qui permet d'établir, de maintenir, de modifier et d'interrompre des relations entre éléments d'un ensemble quelconque. Autrement dit, de transformer tout ensemble en un réseau actif, d'accélérer son évolution ou son auto-organisation.

Tout processus d'information ou/et de communication, et plus généralement tout traitement de données, met en jeu cette fonction de commutation. Il se trouve que la fonction de télétransmission, parce qu'elle est plus visible et qu'elle a représenté historiquement une performance technique majeure, a occulté durablement les processus commutatifs qui pourtant la fondent. Mais aujourd'hui, la performance des réseaux résulte de l'utilisation généralisée de commutateurs automatiques.

Cela étant, le modèle initial a été introduit par le commutateur téléphonique. À sa naissance, il était manuel, puis électromécanique et s'effaçait devant la prouesse que représentait la télétransmission. Ce n'est qu'avec l'informatisation des centraux que la fonction commutation du téléphone est devenue une fonction centrale et stratégique. Cette première fonction est d'ailleurs redoublée par une autre forme de commutation, celle, en amont, remplie par les annuaires. Il faut souligner aussi que l'oralité permet l'équivalent des pratiques hypertextuelles : dans une conversation, il suffit de demander à son interlocuteur de revenir à un point qu'il a évoqué, de le préciser ou de le développer. La téléphonie et la télématique sont donc des hypermédias d'utilisation souple, simple et fiable. L'utilisation de plates-formes téléphoniques dans divers secteurs atteste de l'efficacité de ces médias traditionnels.

L'ordinateur est, en fait, la technologie qui donne à la commutation toute sa puissance. Dans sa simple fonction de calcul, il établit déjà des connexions entre nombres. À cet égard, le terme d'ordinateur, beaucoup plus adéquat que celui de computer, est une variante heureuse du terme commutateur. En étendant son fonctionnement de l'espace des nombres à celui des textes et des images, l'ordinateur donne naissance au traitement de texte et surtout à l'hypertexte et à l'hyperdocument. En dotant un texte ou une image de «nœuds» qui sont autant de liaisons potentielles, on l'ouvre à la commutation avec d'autres documents. Si on étend cette commutation à différents serveurs informatiques, on peut relier les hypertextes entre eux pour obtenir le web, sorte d'hypertexte mondial qui a constitué la véritable naissance d'Internet pour le grand public.

L'hypertexte apporte à la lecture un renversement radical : au lieu de chercher une information dans un océan de documents, il suffit de la cerner par un ou plusieurs mots-clés et celle-ci est automatiquement adressée à son destinataire. Le gain de temps et la productivité du processus sont indéniables, en particulier dans les milieux de la recherche scientifique et technique qui sont d'ailleurs à l'origine du web. Le perfectionnement des agents intelligents (ou moteurs de recherche) accroît chaque jour l'efficacité de cette diffusion personnalisée de l'information.

Pour des communautés professionnelles bien structurées, partageant les mêmes conventions implicites, dont les membres sont intellectuellement proches mais dispersés sur toute la planète, cette commutation automatisée est un facteur d'accélération et d'efficacité des échanges.

Mais le web ne concerne plus seulement les communautés internationales de chercheurs pour devenir un média grand public, concurrençant aussi bien les journaux que la distribution de la musique et susceptible de s'hybrider avec tous les autres.

On peut donc définir tout média par la combinaison des deux fonctions télétransmission et commutation en proportions variable4. Ainsi, deux grandes familles de médias se superposent, s'hybrident et entrent parfois en concurrence.

Les médias modernes sont les médias irradiants qui restent faciles à contrôler puisqu'il suffit de contrôler un centre d'émission. Mais la puissance de la commutation est telle qu'elle transforme déjà ces médias selon le principe général que la navigation apporte une qualité supplémentaire à l'information et à la communication. À côté du livre, sont apparus des encyclopédies ou des hyperlivres sous forme de cédéroms. L'avenir de la télévision passe surtout par la fonction de commutation rendue «intelligente», par des télécommandes interactives qui «apprendront» les préférences du téléspectateur et lui permettront de naviguer parmi la multitude de canaux rendus disponibles par la numérisation et les satellites. Dans certains cas, le téléspectateur peut même déjà choisir son point de vue en sélectionnant la caméra dont le choix appartenait jusqu'à présent à la régie du spectacle. De même, les radios munies du système RDS (Radio Data System) permettent un zapping automatique entre différents émetteurs.

Les nouveaux médias, postmodernes, sont les médias commutatifs (téléphone, ordinateurs et réseaux, hypertextes). La commutation qui donne une puissance singulière à la communication/information distancielle (c'est l'essentiel de l'apport d'Internet et du web) est sans conteste le principal moteur des évolutions actuelles.

Même le téléphone portable (ainsi que son complément, le numéro individuel) s'inscrit dans ce progrès de la commutation puisqu'il met en relation non plus seulement des lieux mais des personnes, réalisant ainsi une commutation plus fine. Un pas supplémentaire sera sans doute franchi demain lorsque les objets eux-mêmes (cartes à puce de seconde génération, bornes, automobiles, etc.) communiqueront entre eux.

Cette généralisation des réseaux commutatifs au service d'un nouveau monde de téléactivités aux contours encore imprécis ne remet cependant pas en cause la place des réseaux matériels qui restent essentiels pour une grande partie de la production/consommation industrielle. On a trop rapidement conclu que diverses formes de téléactivités, effectivement de plus en plus nombreuses dans une économie de services et de savoir, pourraient s'affranchir des réseaux de transport et des implantations urbaines. En particulier, une vision trop fonctionnaliste des réseaux virtuels a conduit à prévoir des délocalisations massives, un rééquilibrage des villes, un coup d'arrêt à la métropolisation. Ces prévisions ont été largement infirmées et elles devraient l'être encore plus dans l'avenir, non parce que la société de l'information se met trop lentement en place, mais, au contraire, en raison même de son développement.

En effet, l'économie de déplacements permise par les télétechnologies (qui est manifeste) atteint vite sa limite tandis que les déplacements rendus désirables par ces mêmes technologies du fait même de leur puissance de commutation surcompensent largement l'économie précédente.

La formation de la pensée, le langage et la mémoire procèdent par association, connexion, commutation. Il était donc inévitable que les ordinateurs soient rapprochés du cerveau biologique (à leur naissance, on les appelait des cerveaux électroniques) et qu'au-delà des premières assimilations fantasmatiques se développent des recherches sérieuses sur le thème de l'intelligence artificielle. C'est d'ailleurs en simulant en partie les processus cérébraux que les «réseaux neuronaux» introduits en informatique ont permis d'obtenir de meilleures performances, sans toutefois véritablement relancer cette thématique de l'intelligence artificielle.

Mais au moment où les espoirs de réaliser des ordinateurs «intelligents» s'éloignaient quelque peu, une autre idée a pris la relève : la connexion des ordinateurs a fait penser à un réseau neuronal mondial, à une intelligence distribuée par les réseaux dans le champ de la formation, du savoir et de la création intellectuelle. On a même espéré que des progrès décisifs seraient réalisés grâce à ces nootechniques capables de prolonger le cerveau de l'homme comme la machine a prolongé son corps au XIXe siècle.

À l'inverse cependant, d'autres observateurs dénoncent les effets dévastateurs d'une «cyberculture» qui confond les facilités de l'information avec l'appropriation du savoir et l'autonomie intellectuelle. Ceux-là mêmes qui utilisent au mieux tous les outils et réseaux intelligents ne sont-ils pas en train d'extérioriser le savoir et même la pensée et sa formation pour ne garder que la maîtrise d'une technopensée ? Se débarrasser de l'effort de penser serait ainsi le premier effet des commutateurs textuels. De la même façon que les calculateurs nous ont affranchis de l'effort de calculer par nous-mêmes, l'horizon de la société de l'information serait, avec des conséquences d'une toute autre nature, d'éliminer, non le papier comme certains l'ont cru naïvement, mais la pensée elle-même.

L'analyse de ces questions est particulièrement complexe car, à la difficulté de cerner la véritable portée à long terme des innovations techniques, s'ajoutent ici de redoutables questions liées aux définitions de l'information, du savoir, de la formation de l'esprit, de la pensée et de la création intellectuelle.

En outre, il existe d'innombrables raisons de résister au changement technique. Il perturbe nos façons de voir et de faire, il met souvent en cause les organisations existantes et les rapports de pouvoir, il exige des apprentissages qui nous transforment en élèves permanents voire en handicapés, situation particulièrement pénible quand elle touche aux processus mentaux. Le changement est plus difficile encore à accueillir pour des personnes âgées et même pour les adultes relativement aux adolescents. Enfin, plus profondément, toute technique est la matérialisation de la logique qui la fonde, une logique à laquelle la praxis humaine ne saurait se réduire. La technique se substitue à l'homme, réalise des performances bien supérieures et pourtant, obscurément, ce dernier ressent que ces performances sont fondées sur une réduction de la vie, sur une composante mortifère qui fait de la machine technique une inquiétante étrangeté.

On voit donc les risques qui cernent l'observateur du changement technique : coincé entre l'analyse critique légitime et le risque d'alimenter une «technophobie» dominante et complaisante, il lui est difficile de rester neutre, ce qui est pourtant la condition d'une analyse rigoureuse, permettant de percevoir les effets à long terme d'une technique lorsque les usages sociaux et la culture l'auront entièrement investie et maîtrisée.

Si nous ne voulons pas perdre nos facultés de création et d'innovation, il faut donc garder aux réseaux et aux commutateurs leur statut d'outils, lesquels doivent être insérés avec esprit critique dans les processus de formation et de réflexion au lieu de soumettre ces derniers à leurs logiques techniques.

Pour obtenir des informations précises (quand on sait ce que l'on cherche), la lecture hypertexte assistée par des moteurs de recherche et le groupware offrent des performances inégalables. Tout ce qui est automatisable dans la recherche 'information peut ainsi être réalisé par logiciels et réseaux. Les institutions de formation, les milieux de la recherche et même le grand public ne peuvent pas se priver de ces performances.

Cette masse encyclopédique en effervescence combine en effet deux séductions.

Sa formation est spontanée et soumise à peu de contraintes. L'idéal libertaire ou simplement démocratique (lorsque les règles juridiques de base sont respectées) semble réalisé. Chacun peut prendre la parole et accéder à ces agoras virtuelles.

Grâce aux commutateurs, cette masse d'informations et d'images peut être explorée par chacun sans grande difficulté. Les coûts de branchement sont relativement bas et on peut prévoir qu'ils baisseront dans les prochaines années.

L'apport de l'information commutée à la constitution des savoirs rencontre cependant des limites qui se regroupent en trois familles :

  • on ne peut retrouver par ces procédés que l'information déjà structurée préalablement et convenablement. L'information informelle, celle par exemple qu'on ne peut pas écrire pour des raisons déontologiques ou juridiques et qui est pourtant souvent la plus précieuse, échappe à ces techniques;

  • dès que l'information recherchée n'est pas définie de façon précise, l'obésité menace : le mot clé ouvre trop de serrures qui noient l'information pertinente dans beaucoup de bruit. La commodité même de l'hypertexte engendre la prolifération des arborescences. Umberto Eco a décrit, il y a quelques années déjà, l'effet stérilisant pour ses propres recherches de cet excès de références, même lorsqu'elles sont de qualité...

  • par définition, l'hyperlecture fait l'économie du «chemin» qu'implique la lecture ordinaire. Or, ce chemin est souvent riche de détours utiles et qui permettent parfois de mieux définir ce qui est cherché. L'hypertexte permet de trouver rapidement ce que l'on sait bien définir a priori, il n'aide pas à déterminer ce qui est à interroger.

C'est dans le domaine de la formation que l'observation des faits est la plus intéressante.

Le corporatisme des enseignants et plus généralement la forme disciplinaire de l'école, inadaptée à l'ouverture sur le monde des réseaux et des circulations non hiérarchisées, n'expliquent qu'en partie seulement les résistances aux potentialités des outils multimédias et des réseaux. On les retrouve aussi dans les entreprises où l'utilisation des multimédias et des réseaux, même si elle se développe depuis quelques années, ne concerne encore qu'une faible fraction de l'ensemble des formations dispensées. Il en est de même pour les pratiques domestiques : le développement des chaînes de télévision éducative est resté limité, l'impact de la télévision et de l'informatique sur la formation, s'il est indéniable, peut être discuté quant à ses effets proprement intellectuels.

En dépit de ces désillusions du passé récent, arrive aujourd'hui une nouvelle vague de prévisions optimistes sur l'efficacité pédagogique des réseaux5. Or, les étudiants qui lisent quelques livres chaque année pour leurs cours sont déjà rares et les bibliothèques sont le plus souvent suffisantes pour assurer une bonne formation. En revanche, l'apport des réseaux peut être décisif pour les écoles des pays les plus pauvres.

Dans tous les cas, l'accès à l'information ne doit pas être confondu avec l'assimilation des connaissances : «information n'est pas savoir»6. L'évidence qu'il ne faut pas oublier, c'est que la lecture, la maîtrise de connaissances nouvelles par l'esprit humain demandent presque autant de temps et d'efforts aujourd'hui que par le passé. Les interfaces techniques ne peuvent que faciliter, dans certains cas et dans une mesure limitée, cette assimilation. Ce que les techniques peuvent surtout apporter est d'une autre nature qui avait été bien décrite par J.-F. Lyotard : c'est la mise en extériorité du savoir par rapport à ceux qui croient encore le pratiquer7. L'accumulation sans assimilation ne peut produire que des quasi-savoirs étroitement spécialisés, qui risquent d'être dépourvus de cohérence d'ensemble, dépourvus d’intelligence ajoutée et de questionnement créatif.

Ces potentialités hypertextuelles qui s'accordent d'ailleurs bien avec certaines pratiques pédagogiques (l'apprentissage sur dossiers constitués de fragments d'ouvrages photocopiés, le contrôle continu portant sur des modules limités, les examens par questions à choix multiples, etc.) permettent surtout d'acquérir un savoir mosaïque, fait de fragments décontextualisés.

Cette fragmentation des savoirs coïncide avec la notion «d'industrialisation» de la formation qui recèle à la fois des avantages et des dangers. La multiplication d'universités ouvertes, de cybercampus, de modules d'enseignement à distance, de logiciels d'auto-apprentissage représente une opportunité inédite pour la formation permanente tout au long de la vie. Dans le même temps, elle substitue ou ajoute une techno-école (une école vouée à des apprentissages techniques, lesquels peuvent être effectivement assistés par des techniques) aux institutions à qui la fonction éducative était traditionnellement dévolue, selon une durée, des hiérarchies et un espace bien circonscrits.

Ces deux modèles, médiation électronique de savoirs techniques et formation lente des esprits, semblent irréversiblement divergents. Même si les écoles européennes développent des «Net-days» à l'exemple des États-Unis, le modèle européen de transmission des connaissances répond à des caractéristiques propres que le volontarisme technologique ne peut suffire à balayer et dont il importe au contraire de préserver les aspects positifs8.

Certaines illusions quant aux effets des réseaux sur la pédagogie sont d'ailleurs dissipées aujourd'hui. À la suite d'enquêtes réalisées aux États-Unis notamment, il est devenu manifeste que ces nouveaux outils n'entraînaient, par eux-mêmes, aucun changement radical. Tout au plus, peuvent-ils apporter une aide dans certains domaines et à la condition d'adapter les méthodes pédagogiques à ces nouveaux outils.

Une position plus radicalement critique est de considérer que les écoles restent les rares lieux où un savoir peut s'assimiler en profondeur grâce à la lenteur et à des relations interpersonnelles durables. Plutôt que de renforcer, en les prolongeant, les effets du monde commutatif de l'information, l'école doit viser au contraire une formation des esprits pour les rendre capables d'une maîtrise de ces effets. La lecture continue, approfondie, est sans aucun doute menacée par la lecture fragmentée, zappée, des hypertextes. Dans ces conditions, c'est la première forme de lecture, la plus fragile et la plus directement concurrencée, qui mérite d'être protégée.

En ce qui concerne l'organisation de la recherche scientifique, les réseaux commutatifs apportent une aide indiscutable. Ils associent sur le même objet d'étude des chercheurs dispersés et permettent de faire émerger ce que P. Lévy appelle une intelligence collective. L'histoire montre que de tels réseaux de savants et de chercheurs, avant même que n'apparaissent les outils actuels, ont joué un rôle primordial dans la découverte scientifique et dans le progrès de la pensée en général.

Pour ce que l'on a pris l'habitude d'appeler les technosciences, il est donc assez évident que la vitesse, la puissance, la commodité des réseaux informatisés contribuent à accélérer les progrès. Plus sans doute pour les progrès «ordinaires» que pour les découvertes fondamentales qui exigent plus de temps, voire de «solitude» pour des chercheurs s'aventurant hors des chemins balisés de la recherche. Il est d'ailleurs significatif que la plupart des progrès dans ce domaine - la mise au point d'Internet et du web -ait pour origine précisément ces milieux de recherche organisés en réseaux mondiaux. On retrouve ici un phénomène très général : le réseau social préexistant peut améliorer son efficacité par le réseau technique, mais ce dernier ne peut créer à lui seul le réseau social. Il est clair aussi que le bon usage des médias commutatifs passe encore par la recherche des complémentarités et hybridations permettant de combiner automatismes et intelligence humaine, rapidité de l'information et lenteur de l'assimilation et de la formation.

On assiste ainsi à la multiplication des «laboratoires virtuels» reliant des chercheurs du monde entier. Par exemple, le programme Génome Humain donne son essor à la génomique, à une biologie in silico (après le in vivo, puis le in vitro) dans laquelle le calcul et la simulation remplacent l'éprouvette. Internet rend accessible une masse considérable de données sur lesquelles peuvent travailler des forums réunissant aussi bien des experts et des médecins que des patients échangeant des informations scientifiques et pratiques9. Mais il n'en est pas de même pour la pensée philosophique et pour la création.

D'abord, précisément, parce que les réseaux humains ne préexistent pas au même niveau dans ce domaine. En dehors des technosciences, la circulation des savoirs et l'élaboration de la pensée restent organisées de façon beaucoup plus locale et plus lente.

Si les réseaux peuvent aider à résoudre mieux et plus vite des problèmes techniques ou scientifiques bien posés, ils restent, en effet, insuffisants pour faire surgir ce qui mérite d'être interrogé, ce qui est réellement nouveau en termes de concepts ou de percepts. Cela, qui est le propre de la pensée humaine créative, exige le plus souvent recul, solitude et lenteur.

Le nouveau et la création exigent une rupture relativement aux questions conformes. «Créer a toujours été autre chose que communiquer. L'important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs»10. La création ne s'enracine pas seulement dans ce qui est accumulé antérieurement mais aussi dans des mouvements de rupture qui impliquent émotion, expérience intérieure, invention d'une langue propre.

Créer exige aussi la reprise, l'élaboration lente des questions qui constituent l'essentiel du travail intellectuel et permettent l'assimilation véritable des réponses. Le temps ralenti de la création devient donc le véritable luxe. Créer des concepts, inventer une nouvelle façon de penser mais aussi de peindre ou de produire une nouvelle forme musicale, s'approprier réellement le neuf, c'est refuser l'impérialisme de la vitesse, c'est finalement contester la «modernité». Nietzsche l'écrivait, il y a un siècle, à propos de la lecture en faisant l'éloge de la «rumination».

Ce qui est vrai pour la pensée philosophique en tant que création de concepts reste vrai pour les sciences sociales. Elles s'enracinent d'une part dans la philosophie et d'autre part dans un terroir culturel fait de croyances, de traditions historiques, de mémoires collectives et de langues. En conséquence, elles ne peuvent pas circuler et s'accumuler comme les technosciences. Leurs confrontations sont utiles mais elles requièrent beaucoup de précautions et de patientes contextualisations. Les outils de commutation peuvent apporter une aide pour la recherche des documents, les travaux d'érudition, les échanges mais il ne s'agit que d'une commodité technique qui n'est pas véritablement décisive.

Il en résulte que les technosciences, dont le développement s'accélère grâce aux réseaux commutatifs, renforcent encore leur pouvoir attractif sur les sciences sociales qui n'en tirent, elles, qu'un modeste profit et qui évoluent selon le temps social. Ce pouvoir d'attraction s'est déjà exercé dans le passé et les sciences sociales, du moins certaines d'entre elles, comme l'économie, se sont coupées de leurs racines philosophiques et culturelles pour devenir des technoscicnces. La puissance commutative des réseaux peut accélérer cette évolution et réduire les véritables interrogations sociales à n'être plus que des pensées vernaculaires. La pensée «savante» dont les diverses composantes s'incarnaient souvent autrefois chez un même homme, à la fois philosophe, mathématicien ou physicien, se distribue aujourd'hui selon deux continents. Celui des technosciences, voué à l'efficacité immédiate, à la performance et à la compétition des vitesses11. Celui de la philosophie et des sciences sociales qui ne peut que suivre le rythme des évolutions humaines. Cette disjonction, cette dyschronie, représentent sans doute la menace la plus directe de la cybcrculture pour la pensée.

D'autant plus que, faute d'intermédiation adaptée à ces nouveaux réseaux, les idées dominantes, conventionnelles ou superficielles, sont massivement majoritaires sur ces réseaux et finissent par étouffer la circulation des idées novatrices ou dérangeantes. Les questions qui appellent seulement le recueil d'opinions (sans grande portée pour la pensée) se substituent de fait aux véritables interrogations qui, seules, permettent de faire émerger de nouveaux concepts.

La numérisation de l'écrit, ce que l'on désigne parfois par le terme de «livre numérique» englobe en fait des réalités très diverses :

  • la numérisation des textes qui réduit les coûts et les délais d'impression des livres ordinaires et permet des tirages très limités, voire à l'unité ;

  • la présentation des livres et leur commerce sur Internet. Apparaissent ainsi de grandes librairies virtuelles dont le chiffre d'affaires progresse régulièrement ;

  • la réalisation de cédéroms (capacité de 250 000 pages environ) et demain de DVD Roms d'une capacité dix fois supérieure. Ces supports qui permettent une lecture hypertextuelle sont surtout utilisés pour les encyclopédies et les applications pédagogiques ;

  • la lecture et éventuellement le téléchargement de journaux, de revues scientifiques ou de livres sur le web. Si la lecture intégrale de livres reste limitée, pour les revues scientifiques de qualité, cette édition électronique est devenue la norme. La recherche de documentations de toutes sortes est également en plein développement. La numérisation des fonds patrimoniaux et l'interconnexion des bibliothèques publiques permet aux internautes un accès généralisé à ces sources très complètes;

  • le recours à un terminal spécialisé : trois dispositifs sont en cours de commercialisation aux États-Unis (RocketBook, SoftBook, et EveryBook), pour des coûts compris entre 500 et 1500 dollars. À terme de cinq ou dix ans, l'encre électronique, constituée de microcapsules en uréthane, présentant chacune une face noire et une face blanche orientées par un courant électrique sur une page plastique à peine plus épaisse qu'une couverture de magazine, permettra, si cette technologie en cours de développement au MIT aboutit, de réaliser l'équivalent électronique du livre papier. Un tel «livre» qui peut à volonté être rechargé avec un autre contenu serait susceptible de transformer entièrement les pratiques de lecture et l'économie de l'édition.

Ces innovations engendrées par le génie de la commutation et des réseaux permettent la conservation et la consultation de fonds patrimoniaux considérables (données sur les sites archéologiques, archives, œuvres d'art, livres, documents audiovisuels, etc.)12 L’informatique garantit une reproduction à l'identique, effaçant la distinction entre «masters» et copies et assurant ainsi la même qualité d'image. Pour la communauté mondiale des spécialistes, pour le public cultivé, ces potentialités représentent des progrès considérables. Pour les pays les plus pauvres, ces progrès ne seront effectifs que dans la mesure où les populations accéderont à un niveau économique et culturel leur permettant d'utiliser la puissance des réseaux. De plus, ces pays ne disposant pas de fonds patrimoniaux numérisés risquent de subir une acculturation accélérée par ces nouveaux réseaux.

Pour le grand public, la démocratisation d'accès et de prise de parole qu'offrent les réseaux apparaît d'abord comme une libération relativement aux médias traditionnels. Mais elle peut avoir les mêmes effets de conformisme sur la pensée en général. On peut certes trouver sur les réseaux des textes de grande qualité mais leur importance relative reste réduite. Le risque est que l'information commutée subisse une «loi de Gresham» (la mauvaise monnaie chasse la bonne) pour aboutir à une «pensée sans penseur», véhiculant principalement les idées les plus conformistes.

Bien sûr, les réseaux ne sont que des outils et ne sont pas, par eux-mêmes, destructeurs des savoirs sociaux. Mais ces savoirs sont indirectement menacés par eux tant au niveau de leur production que de leur diffusion.

Au niveau de la production de savoir, toute personne utilisant des hypertextes et des procédures d'hypernavigation peut produire aujourd'hui des bibliographies pertinentes et des «textes» sur tout sujet en utilisant la méthode du couper/coller. En s'assurant, au mieux, de leur intérêt et de leur cohérence, mais sans s'approprier vraiment le savoir ainsi produit, sans même, à la limite, être obligé de le lire. Or, lier n'est pas lire. La lecture implique bien d'autres procédures, de mémoire et d'oubli, de choix et de rapprochements, de retours et de découvertes... À l'inverse, l'hypertexte propose ses liens et ses proximités qui n'impliquent pas nécessairement un rapport de causalité ou d'intelligibilité. Bien utilisé, il permet à la fois une lecture et une méta-lecture (une lecture sélective et complétée par des informations sur les filiations ou le contexte du texte). Mais il risque d'entraîner aussi une infralecture sans réflexion et sans mémoire. D'autant plus que la lecture hypertexte est dépourvue des repères spatiaux dont on sait l'importance pour la mémoire. Ce savoir mosaïque risque donc d'être éphémère, aussi facilement effaçable que les données informatiques. C'est dire que la lecture approfondie d'œuvres complètes et la formation de l'esprit qui en résulte sont les conditions préalables à une utilisation bénéfique des réseaux et de la lecture hypertextuelle qu'ils permettent.

L'encerclement, que l'hypertexte organise autour de la lecture véritable, se prolonge au niveau de la pensée elle-même13. On peut craindre que de plus en plus de personnes «formées» par les pratiques de zapping et de commutation, s'appuieront sur ce qu'on peut appeler un savoir orienté objet et même une pensée orientée objet. C'est-à-dire une pensée appliquant à toute question, non pas un jugement personnel, mais une expertise extérieurement programmée14.

La logique économique de production et de distribution des œuvres intellectuelles est par ailleurs inadaptée à celles d'entre elles dont la diffusion est, au moins dans un premier temps, la plus lente et la plus difficile. Il est possible qu'un champ culturel fait de lecteurs et d'auteurs soit ainsi menacé de disparition. Car les minorités intellectuelles, à la différence des minorités scientifiques, perdent une grande part de leur légitimité en se coupant du public. C'est déjà aujourd'hui en grande partie la participation au jeu médiatique qui définit l'intellectuel. Pour la circulation électronique, le risque est que les œuvres innovantes et de qualité restent enfermées, sans médiateurs (ni éditeurs au sens classique, ni critiques) dans des réseaux marginaux.

Déjà, le livre ordinaire, faisant l'objet d'une «exception culturelle», a été protégé par des dispositifs juridiques ou économiques spécifiques (droit des auteurs, prix unique, fiscalité préférentielle). L'économie des réseaux reste fondée aujourd'hui, pour des raisons tant historiques que techniques, sur une relative gratuité. Cela pose, pour la rémunération des auteurs potentiels qui ne sont pas insérés dans des institutions de recherche et donc pour la pérennité du développement culturel, des problèmes déjà rencontrés et mal résolus dans le domaine audiovisuel. Cela nécessite donc l'ouverture d'un chantier de réflexion et de propositions pour mettre en place des dispositifs de réglementation, de tarification et de péage acceptables internationalement pour préserver la production et la diffusion des œuvres culturelles sur les réseaux.

Dès 1965, André Leroi-Gourhan écrivait que le langage de l'audiovisuel était en train de quitter l'Homme : on peut se demander aujourd'hui si la pensée orchestrée par les réseaux commutatifs, n'échappe pas de plus en plus à notre maîtrise. Ou comme l'écrit Jean Baudrillard : «Nous ne pensons plus le virtuel, c'est le virtuel qui nous pense».

En passant de l'animal au végétal puis au minéral, les supports de l'écriture et de la pensée sont devenus plus efficaces, plus performants. Mais en même temps, la pensée est indexée sur son support qui symbolise un rapport à l'autre. La pensée de l’altérité radicale, au temps du parchemin, c'est-à-dire de l'animal sacrifié, est fondée d'abord sur l’oralité, la mémoire vivante, la singularité de ce qui advient une fois seulement. Avec le papier, l'autre et le présent se dérobent déjà, le savoir commence à s'accumuler et à s'universaliser. Le silicium peuple les réseaux d'autres innombrables mais nous prive de l’altérité radicale et de l'intelligence de l'autre, laquelle naît des relations interpersonnelles aussi bien sur le plan émotif qu'intellectuel. Or, ces plans, déjà indûment séparés par une tradition qui remonte à Descartes, s'éloignent encore du fait des usages virtuels privés de présence.

Ce schéma de substitution n'est cependant qu'une première trame, à laquelle il faut ajouter une trame d’hybridation permettant d'approprier les nouveaux outils et d'inventer des usages appropriés. C'est pourquoi les nouvelles pratiques de «lecture», de «savoir» et de «pensée» ne sont pas à rejeter - à supposer que cela soit possible - mais à transformer. Elles constituent, comme toute technique, à la fois une menace et une opportunité qui ne se substitueront pas aux anciennes pratiques mais s'y ajouteront en les transformant et en se transformant elles-mêmes. Il est d'ailleurs remarquable que, probablement sous l'effet indirect de ces menaces et de ces opportunités, l'intelligence humaine et ses mécanismes, cette dernière «terra incognita», fassent aujourd'hui l'objet d'une compréhension plus fine et plus profonde.

Il est donc probable finalement que la cyberculture n'exercera ses effets négatifs que pendant une période de transition - comme au début du développement du machinisme - lorsque les conditions de travail étaient épouvantables, pour s'améliorer ensuite progressivement. Nous vivons cette période de transition pendant laquelle une technologie étend son emprise sur nos représentations comme une neige fraîchement tombée recouvre tout le paysage. Mais la neige fond et devient fleuve qui prend sa place dans le territoire. Ce qui est dénoncé aujourd'hui permettra sans doute une réévaluation des procédures de formation et de communication plus classiques telles que l'oralité et le livre. Dans cette perspective, l'exercice de la pensée et tout ce qu'il comporte d'effort et de risque, serait non seulement préservé mais pourrait s'enrichir des moyens actuels, une fois leur prolifération maîtrisée. D'où l'impérieuse obligation de ne pas laisser se développer des évolutions irréversiblement destructrices du savoir et de la culture.

Pour citer cet article :  Guillaume Marc (2000). "L’avenir des réseaux".  Actes des Premières Rencontres Réseaux Humains / Réseaux Technologiques.  Poitiers,  26 juin 1999.  "Documents, Actes et Rapports pour l'Education", CNDP, p. 13-28.

En ligne : http://edel.univ-poitiers.fr/rhrt/document380.php (consulté le 25/06/2017)

Notes

1 Les médias irradiants que constituent la radio et la télévision apportent une information partagée en commun (un common knowledge) : on ne les utilise pas seulement pour savoir ce qui se passe mais aussi pour savoir ce que les autres en savent aussi (effet d'autant mieux rempli qu'il y a moins de diversité dans l'information). En constituant ainsi une scène centrale, ces médias contribuent donc à produire un sentiment d'appartenance à la communauté nationale.
2 Sur le téléphone, il faut cependant mentionner les travaux d'Y. Stourdzé et sur la médiologie informatique, le livre de J.-E Lyotard, La Condition postmoderne, éd. de Minuit, 1979.
3 Staline s'était opposé à Trotsky pour empêcher un plan de modernisation du téléphone dans lequel il voyait «un moyen contre-révolutionnaire». L'histoire récente en Europe de l'Est ou en Chine lui a donné raison.
4 Cette définition peut être appliquée rétrospectivement et l'histoire confirme ainsi sa valeur opératoire. Par exemple, le passage du volumen (livre en rouleau) au codex (livre relié) permet au texte papier de se rapprocher de l'hypertexte (pagination et table des matières, index, possibilité de feuilleter, etc.). Les travaux récents sur l'histoire de l'édition ont conduit précisément à réévaluer l'importance de l'invention du codex qui a sans doute été au moins aussi décisive sur la diffusion des savoirs que celle de l'imprimerie. D'une certaine manière, elle est à l'imprimerie ce que le web est à Internet.
5 «Avec l'irruption du numérique, une révolution culturelle est en marche : l'informatique la préfigurait à peine, prisonnière comme elle l'était, d'un usage encore élitiste. Qui a fait une promenade à travers Internet, de service en service, en sort fasciné et terrifié : un élève qui travaille sur micro et qui doit faire un exposé sur Bonaparte ne peut s'offrir que la documentation de la New York University ou de telle université américaine. S'ils ne sont pas numérisés dans les prochaines années, notre savoir et notre culture seront condamnés à la marginalisation» in La Société face au multimédia. Enjeux économiques et culturels pour les Européens, Rapport Idate.1995. p. 10.
6 D. de Rougemont. «Information n'est pas savoir», Diogène, n° 116, 1981.
7 J.-F. Lyotard, La Condition postmoderne, éd. de Minuit. 1979. p. 14.
8 Ce modèle européen, au lieu de s'adresser à des individus isolés, met en relation des groupes où s'opère une régulation interne animée plus que dirigée par l'enseignant. Il n'opère pas dans la sphère privée, mais dans un espace public ou semi-public où les acteurs ont de multiples possibilités d'échanges. Il relève majoritairement du régime des finances publiques et d'une volonté a priori d'égalité des chances. Cf. J. Perriault, «De nouvelles gares pour le savoir», Cahiers de médiologie, n°3, 1997, Gallimard, p. 275-289.
9 Sur ces questions, cf. F. Panese et A. Kaufmann, contribution au colloque Mémoire et savoirs à l'ère de l'information, Lausanne, 3-4 novembre 1997.
10 G. Deleuze, Pourparlers, éd. de Minuit, 1990.
11 «Une technoscience sans conscience de sa fin prochaine n'est jamais qu'un sport qui s'ignore... Il semble utile de dénoncer la confusion entre le savant et le champion, l'aventurier qui se porte à l'extrémité de ses limites physiques et l'homme du laboratoire qui s'aventure jusqu'aux limites éthiques, celui qui éprouve l'exaltation de jouer, plus que sa propre mort, celle du genre humain». P. Virilio, La Bombe informatique, Galilée, 1998, p. 14.
12 Le site web de la librairie du Congrès, à Washington, est ainsi l'un des sites les plus visités du monde. La numérisation des documents permet un stockage aisé, une consultation sans détérioration, y compris des ouvrages rares ou fragiles, une démultiplication de l'accès.
13 Le succès, médiatique et exerçant des effets dévastateurs, du livre d'Alan Sokal et Michel Bricmont (Les Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997), est à cet égard une première dans l'histoire de l'édition. Tout le livre, qui appellerait par ailleurs bien d'autres critiques, est en effet constitué par couper/critiquer/coller. Il est un amalgame d'auteurs (ayant des problématiques, des visées, des styles hétérogènes) et de fragments : Sokal et Bricmont s'autorisent d'une critique de ces fragments pour jeter un soupçon sur la pensée des auteurs ainsi rappro­chés tout en se faisant une vertu (!) de ne jamais entrer dans cette pensée.
14 Un programme orienté objet est comparable à un juke-box allant chercher une capsule (l'équivalent du disque enregistré) d'instructions déjà programmées. Par analogie, la pensée orientée objet, friande de dictionnaires, d'encyclopédies et aujourd'hui d'hypertextes, est à la pensée ce que l'utilisation d'un juke-box ou d'un synthétiseur est à la pratique d'un instrument de musique. La musique techno, plus particulièrement ses variantes recourant à l'échantillonnage et au réarrangement de fragments musicaux anciens (jungle, acid jazz), est, à cet égard, un équivalent musical des pratiques de couper/coller dans le domaine de la pensée.

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  • Marc Guillaume

    Professeur d’économie, Université de Paris 9 – Dauphine.

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